Publié le 26 June 2026 à 09:49

OpenAI pourrait finalement repousser son introduction en Bourse à 2027. Le sujet peut sembler purement technique, presque administratif. En réalité, il est beaucoup plus profond. Si le créateur de ChatGPT hésite à entrer à Wall Street maintenant, ce n’est pas parce que l’entreprise manque de notoriété, ni parce que l’intelligence artificielle aurait cessé d’être un thème porteur. C’est parce que le marché commence à poser une question beaucoup plus exigeante : combien vaut réellement une entreprise d’IA générative lorsque l’enthousiasme technologique doit être converti en marges, en cash-flow et en discipline financière ?

Selon Reuters, qui reprend les informations du New York Times, OpenAI envisagerait de reporter son IPO à 2027. La société a bien déposé confidentiellement un document S-1 auprès de la SEC, mais ses conseillers auraient proposé deux options : attendre 2027 pour tenter de préserver une valorisation pouvant aller jusqu’à 1 000 milliards de dollars, ou accepter une valorisation plus basse pour entrer en Bourse plus rapidement. Sam Altman aurait refusé l’idée d’une baisse de valorisation, considérant que le seuil symbolique du trillion de dollars restait non négociable.  

Ce report potentiel est donc tout sauf anodin. Il intervient au moment où l’IA est devenue le cœur narratif des marchés actions, notamment aux États-Unis. Microsoft, Nvidia, Amazon, Meta, Alphabet, Broadcom, Oracle ou encore AMD ont tous bénéficié, à des degrés différents, de la montée en puissance de cette thématique. Mais la Bourse ne se contente pas éternellement d’un récit. À un moment, elle réclame des chiffres. Et c’est précisément là que le dossier OpenAI devient passionnant.

 

OpenAI n’annule pas son IPO, elle essaie de choisir son moment

La première chose à comprendre est qu’OpenAI ne semble pas abandonner l’idée d’une introduction en Bourse. L’entreprise a elle-même confirmé avoir transmis un S-1 confidentiel à la SEC, ce qui constitue une étape classique avant une cotation américaine. Mais OpenAI précise également qu’aucun calendrier définitif n’a été arrêté, et que rester privé encore un moment pourrait lui permettre de réaliser certaines opérations plus facilement.  

Cette phrase est importante. Elle signifie qu’OpenAI veut garder l’option de la Bourse ouverte, sans nécessairement se mettre sous la contrainte immédiate des marchés. Une société cotée doit publier ses comptes, expliquer ses pertes, justifier ses investissements, répondre aux analystes, gérer les attentes trimestrielles, encadrer sa communication et accepter une valorisation imposée en continu par le marché. Une société privée, surtout lorsqu’elle attire encore des capitaux massifs, conserve davantage de souplesse.

Dans le cas d’OpenAI, cette souplesse vaut très cher. Le groupe est au centre de la révolution de l’IA générative, mais il évolue dans un secteur où les besoins en capitaux sont gigantesques. La course aux modèles de plus en plus puissants exige des data centers, des puces, de l’électricité, des équipes de recherche, des accords cloud, des dépenses de sécurité, des capacités d’inférence et une infrastructure mondiale. En clair, OpenAI n’est pas seulement une entreprise de logiciel. C’est aussi une entreprise d’infrastructure lourde.

 

Et c’est là que le marché pourrait devenir beaucoup plus sévère.

Une valorisation de 1 000 milliards : le chiffre fascine, mais il oblige

La valorisation évoquée de 1 000 milliards de dollars est spectaculaire. Elle placerait OpenAI dans une catégorie extrêmement rare, aux côtés des plus grandes capitalisations mondiales. Pour une société encore non cotée, ce serait un événement historique. Mais plus le chiffre est élevé, plus la démonstration financière doit être solide.

OpenAI a déjà levé des montants considérables. En mars 2026, l’entreprise a annoncé une levée de 122 milliards de dollars en capital engagé, sur la base d’une valorisation post-money de 852 milliards de dollars. Cette opération a été soutenue par des partenaires majeurs comme Amazon, Nvidia, SoftBank et Microsoft. OpenAI affirmait également générer environ 2 milliards de dollars de revenus par mois, soit un rythme annualisé proche de 24 milliards de dollars.  

Le problème n’est donc pas l’absence de revenus. Au contraire, la trajectoire commerciale est impressionnante. Le vrai sujet est le multiple de valorisation.

À 1 000 milliards de dollars pour environ 24 milliards de dollars de revenus annualisés, le marché valoriserait OpenAI à plus de 40 fois son chiffre d’affaires annualisé actuel. Pour justifier un tel multiple, il faut croire à une croissance très forte, durable, rentable, défendable et supérieure à celle des géants technologiques historiques. Ce n’est pas impossible. Mais ce n’est pas neutre.

La question n’est donc pas : “OpenAI est-elle une entreprise exceptionnelle ?” La réponse est oui. La vraie question est : “OpenAI peut-elle devenir assez rentable, assez vite, pour justifier une valorisation de 1 000 milliards de dollars ?” Et là, la réponse est beaucoup plus délicate.

 

Le marché commence à distinguer la croissance et la rentabilité

Depuis l’arrivée de ChatGPT, les marchés ont largement acheté l’idée que l’IA allait transformer l’économie. Ce récit est puissant, et probablement fondé sur le long terme. L’IA générative modifie déjà la productivité des développeurs, le support client, la création de contenus, la recherche documentaire, la cybersécurité, la santé, l’éducation, la finance et la relation client.

Mais l’investisseur boursier ne peut pas s’arrêter à l’impact technologique. Il doit savoir qui capte réellement la valeur.

Or, dans l’IA, la chaîne de valeur est complexe. Les fabricants de puces captent une partie massive de la dépense. Les fournisseurs cloud captent l’infrastructure. Les hyperscalers financent les data centers. Les entreprises utilisatrices cherchent des gains de productivité. Les start-up d’IA dépensent des sommes colossales pour entraîner et servir leurs modèles. L’utilisateur final, lui, veut souvent payer le moins cher possible.

OpenAI se trouve au centre de cette équation. Son produit est extrêmement populaire, mais son coût de production n’est pas celui d’un logiciel traditionnel. Servir des centaines de millions d’utilisateurs avec des modèles avancés coûte très cher. À la différence d’un réseau social ou d’un SaaS classique, chaque requête d’IA peut entraîner un coût d’inférence significatif.

C’est pour cela que le marché va regarder trois éléments : la croissance du chiffre d’affaires, la marge brute réelle après coûts de calcul, et la capacité à transformer l’usage massif de ChatGPT en profits durables.

 

Pourquoi le contexte boursier rend le timing plus risqué

Le report potentiel de l’IPO intervient dans un environnement de marché moins euphorique. Plusieurs valeurs technologiques ont corrigé, et les investisseurs deviennent plus sélectifs sur les dossiers de croissance. L’exemple de SpaceX, récemment introduit en Bourse, a aussi refroidi une partie du marché. Reuters indiquait que SpaceX visait un prix d’introduction de 135 dollars par action, dans une opération massive, tandis que plusieurs médias ont ensuite relevé une forte volatilité post-IPO avec un recul marqué après un pic initial.  

Ce point est essentiel pour OpenAI. Une IPO ne se juge pas seulement au prix d’introduction. Elle se juge aussi à la qualité du marché secondaire. Si le titre monte fortement le premier jour puis corrige brutalement, le signal envoyé aux investisseurs institutionnels est mauvais. Cela signifie que le prix était peut-être mal calibré, que l’appétit était surtout spéculatif, ou que le marché n’était pas prêt à absorber une valorisation aussi élevée.

OpenAI ne peut pas se permettre une IPO ratée. Une introduction en Bourse à 1 000 milliards de dollars serait un événement mondial. Si le titre devait chuter rapidement après cotation, l’impact irait bien au-delà d’OpenAI. Cela fragiliserait tout le narratif de l’IA générative et pèserait sur les grandes valeurs liées à l’écosystème.

Autrement dit, OpenAI ne cherche pas seulement à entrer en Bourse. Elle cherche à entrer en Bourse au bon prix, au bon moment, avec le bon récit et les bons chiffres.

 

Le rôle central de Microsoft

Impossible d’analyser OpenAI sans parler de Microsoft. Le partenariat entre les deux groupes est l’un des plus structurants de l’histoire récente de la technologie. Microsoft a annoncé dès 2023 une nouvelle phase d’investissement pluriannuel et multibillion-dollar dans OpenAI, après des investissements précédents en 2019 et 2021. L’accord visait notamment à renforcer Azure comme infrastructure centrale pour les modèles d’OpenAI.  

Depuis, la relation a évolué. Microsoft a annoncé en avril 2026 une modification de son partenariat avec OpenAI. Microsoft reste le principal partenaire cloud, les produits OpenAI doivent être livrés d’abord sur Azure sous certaines conditions, et Microsoft conserve une licence sur la propriété intellectuelle d’OpenAI jusqu’en 2032. En revanche, cette licence devient non exclusive, ce qui donne davantage de flexibilité à OpenAI pour travailler avec d’autres fournisseurs cloud.  

Cette évolution est importante pour une future IPO. Une entreprise cotée doit rassurer les investisseurs sur son autonomie stratégique. Si OpenAI dépend trop fortement de Microsoft, le marché peut appliquer une décote. Si OpenAI s’émancipe trop vite, Microsoft peut perdre une partie de l’effet de levier stratégique qui justifie sa propre valorisation IA.

Pour Microsoft, l’IPO d’OpenAI serait donc à double tranchant. D’un côté, elle pourrait cristalliser la valeur de sa participation et confirmer la pertinence de son pari stratégique. De l’autre, une mauvaise introduction en Bourse ou une valorisation contestée pourrait peser sur le sentiment autour de Microsoft, d’Azure et plus largement du trade IA.

C’est probablement pour cela que les marchés ont réagi nerveusement. Quand OpenAI hésite, ce n’est pas seulement OpenAI qui est interrogée. C’est toute la chaîne de valorisation de l’intelligence artificielle.

 

OpenAI est-elle trop chère ?

Dire qu’OpenAI est trop chère serait simpliste. Dire qu’elle est automatiquement justifiée par son potentiel serait tout aussi dangereux.

Le dossier OpenAI a des atouts évidents. La marque ChatGPT est devenue quasiment synonyme d’IA générative. La base d’utilisateurs est immense. L’adoption par les entreprises progresse. Les revenus montent très vite. L’entreprise dispose d’un accès privilégié aux capitaux et aux partenaires stratégiques. Elle attire les meilleurs talents et reste l’un des principaux laboratoires mondiaux de modèles avancés.

Mais les risques sont tout aussi sérieux.

Le premier risque est celui des coûts. L’IA générative nécessite des investissements colossaux en calcul. Même si les coûts unitaires diminuent, la demande augmente tellement vite que la facture globale peut rester explosive.

Le deuxième risque est celui de la concurrence. OpenAI affronte Anthropic, Google DeepMind, Meta, xAI, Mistral AI, Amazon, Apple et plusieurs acteurs chinois. Dans un marché aussi stratégique, personne ne laissera OpenAI capturer seul la valeur.

Le troisième risque est celui de la commoditisation. Si les modèles deviennent de plus en plus interchangeables, les marges peuvent se réduire. Dans ce cas, la valeur pourrait migrer vers la distribution, les données propriétaires, l’intégration métier ou l’infrastructure, plutôt que vers le modèle lui-même.

Le quatrième risque est réglementaire et juridique. Les questions de droits d’auteur, de données d’entraînement, de sécurité, de souveraineté, de responsabilité et de contrôle des modèles avancés restent ouvertes. Une entreprise comme OpenAI ne sera pas analysée uniquement comme une société de croissance, mais aussi comme un acteur systémique.

Le cinquième risque est boursier. Une valorisation de 1 000 milliards laisse peu de place à l’erreur. Plus le prix d’entrée est élevé, plus le marché devient impitoyable au moindre ralentissement.

 

Pourquoi repousser l’IPO peut être une bonne décision

À première vue, un report peut être perçu comme un mauvais signal. Pourtant, dans ce cas précis, il peut aussi être interprété comme une décision rationnelle.

OpenAI a intérêt à arriver en Bourse avec des chiffres plus mûrs, une structure capitalistique plus lisible, une relation clarifiée avec Microsoft, une meilleure visibilité sur ses marges, et une preuve plus solide de monétisation en entreprise. Si l’entreprise parvient à démontrer que ChatGPT, l’API, Codex, les agents et les offres professionnelles génèrent non seulement de la croissance mais aussi une rentabilité crédible, la valorisation de 1 000 milliards deviendra plus défendable.

À l’inverse, entrer trop tôt pourrait exposer OpenAI à une sanction immédiate. Les investisseurs publics n’ont pas la même patience que les investisseurs privés. Ils veulent du rythme, mais aussi de la visibilité. Ils acceptent les pertes si elles construisent un avantage durable. Ils les sanctionnent si elles ressemblent à une fuite en avant.

Le report à 2027 permettrait donc à OpenAI de gagner du temps. Mais ce temps devra être utile. Reporter pour améliorer le dossier est une bonne chose. Reporter simplement parce que le marché refuse le prix demandé serait plus inquiétant.

 

Ce que cela dit sur la bulle IA

Le mot “bulle” est souvent utilisé trop vite. Toute valorisation élevée n’est pas une bulle. Toute correction n’est pas un krach. Toute innovation majeure traverse des phases d’exubérance.

L’IA est probablement une révolution technologique réelle. Les gains de productivité potentiels sont considérables. Les usages se diffusent vite. Les entreprises investissent massivement. Les particuliers se sont approprié ces outils avec une rapidité rarement observée.

Mais une révolution technologique peut coexister avec des valorisations excessives. C’est même très fréquent. Internet était une révolution réelle en 1999. Cela n’a pas empêché de nombreuses valorisations d’être absurdes. Le cloud était une révolution réelle. Mais toutes les sociétés cloud n’ont pas créé de valeur pour leurs actionnaires au même rythme. L’IA ne fera pas exception.

Le dossier OpenAI devient donc un test de maturité. Si le marché accepte une valorisation de 1 000 milliards avec discipline, sur la base de chiffres solides, l’IA franchira une nouvelle étape. Si le marché refuse, ce ne sera pas forcément la fin du cycle IA, mais ce sera la fin d’une certaine naïveté.

 

Quelles conséquences pour les investisseurs particuliers ?

Pour un investisseur particulier, le premier réflexe doit être la prudence. OpenAI n’est pas encore cotée. Il n’est donc pas possible, sauf accès à certains véhicules privés ou fonds spécifiques, d’acheter directement l’action dans des conditions classiques. L’exposition se fait surtout indirectement, via Microsoft, Nvidia, Amazon, Broadcom, AMD, Oracle, ou certains ETF technologiques.

Mais l’erreur serait de croire que tous ces acteurs profitent de l’IA de la même manière. Nvidia vend les pelles et les pioches. Microsoft monétise l’IA dans Azure, Copilot et sa participation dans OpenAI. Amazon peut capter de la valeur par AWS. Broadcom et AMD profitent de la demande en semi-conducteurs. Alphabet défend son modèle publicitaire et cloud tout en développant ses propres modèles. Meta utilise l’IA pour renforcer ses plateformes et sa publicité.

L’IPO d’OpenAI, lorsqu’elle aura lieu, permettra au marché de fixer un prix public à l’actif le plus emblématique de l’IA générative. Ce prix deviendra une référence. S’il est validé, il soutiendra probablement tout le secteur. S’il est contesté, il peut provoquer une révision des multiples sur toute la chaîne.

Pour les investisseurs, la bonne approche n’est donc pas de courir après le thème IA sans distinction. Il faut différencier les sociétés qui vendent déjà de l’infrastructure rentable, celles qui ont un pouvoir de distribution, celles qui brûlent du cash pour construire un avantage, et celles qui ne vivent que sur une promesse.

 

Notre lecture d’analyste

Le report potentiel de l’IPO d’OpenAI n’est pas une mauvaise nouvelle en soi. C’est même probablement une décision saine si l’objectif est d’éviter une cotation trop précoce à un prix trop ambitieux. Mais c’est un signal important : le marché de l’IA entre dans une phase plus exigeante.

La première phase était celle de l’émerveillement. ChatGPT a prouvé qu’un nouveau cycle technologique commençait.

La deuxième phase a été celle de l’investissement massif. Les capitaux se sont dirigés vers les puces, les data centers, les modèles, le cloud et les applications.

La troisième phase, qui commence maintenant, sera celle de la rentabilité. Les investisseurs vont demander qui gagne vraiment de l’argent, qui finance la croissance, qui maîtrise ses coûts, qui possède la relation client, qui dispose d’une barrière à l’entrée et qui peut transformer une avance technologique en rendement actionnarial.

OpenAI est peut-être l’une des plus grandes entreprises technologiques de la décennie. Mais même les plus grandes histoires doivent passer l’épreuve de la Bourse. Et la Bourse, contrairement au capital-risque, ne valorise pas seulement la vision. Elle valorise la preuve.

 

Conclusion : OpenAI veut le trillion, le marché veut des preuves

L’éventuel report de l’IPO d’OpenAI à 2027 ne remet pas en cause le potentiel de l’entreprise. Il rappelle simplement que le passage du privé au coté change complètement les règles du jeu.

Tant qu’OpenAI reste privée, elle peut être valorisée par des investisseurs stratégiques qui achètent une vision, un accès, une option sur l’avenir de l’IA et une exposition à une infrastructure technologique unique. Une fois cotée, elle devra convaincre chaque trimestre des investisseurs qui comparent sa croissance, ses marges, ses coûts, ses risques et son prix à ceux de Microsoft, Nvidia, Alphabet, Amazon ou Meta.

Le vrai sujet n’est donc pas de savoir si OpenAI entrera en Bourse. Elle le fera probablement. Le vrai sujet est de savoir à quel prix, avec quels chiffres, et dans quel état de marché.

À 1 000 milliards de dollars, OpenAI ne vendra pas seulement une action. Elle vendra une promesse : celle que l’intelligence artificielle générative peut devenir l’une des plus grandes machines économiques de l’histoire moderne.

Cette promesse est crédible. Mais elle n’est pas encore totalement prouvée.

Et c’est précisément pour cela que le report de l’IPO est un événement majeur. Il marque peut-être la fin de l’euphorie aveugle et le début d’un marché de l’IA plus mature, plus sélectif et beaucoup plus exigeant.

Avertissement : cet article ne constitue pas un conseil en investissement personnalisé. Les valeurs liées à l’intelligence artificielle peuvent connaître une forte volatilité, notamment lorsque les valorisations reposent sur des anticipations de croissance élevées. Avant toute décision d’investissement, il convient d’analyser sa situation personnelle, son horizon de placement et son niveau de risque acceptable.