Jean-Luc Mélenchon propose d’annuler une partie considérable de la dette publique française.
Son idée : supprimer les titres de dette de l’État détenus par la Banque de France, soit environ 18 % de la dette française.
Présentant cette dette comme une dette que la France se devrait en quelque sorte « à elle-même », le candidat à l’élection présidentielle de 2027 considère que son annulation permettrait de dégager des marges budgétaires pour financer davantage de dépenses publiques.
La réponse des autorités monétaires est extrêmement ferme.
Le 11 septembre 2026, Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, a qualifié cette proposition d’« illégale, dangereuse et inutile ».
La veille, Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, avait elle aussi rejeté le projet, le considérant contraire aux règles européennes et financièrement dangereux.
Mais que représenterait réellement une annulation de 18 % de la dette française ? Et surtout : pourrait-elle réellement faire disparaître plusieurs centaines de milliards d’euros sans conséquence ?
De quelle dette parle Jean-Luc Mélenchon ?
La France est aujourd’hui beaucoup plus endettée qu’au moment où ce débat était apparu après la crise du Covid.
À la fin du premier trimestre 2026, la dette publique française atteignait :
3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB.
Elle avait encore augmenté de 75,6 milliards d’euros en seulement trois mois.
Si l’on applique simplement le ratio de 18 % à ce montant, on obtient un ordre de grandeur supérieur à 630 milliards d’euros.
C’est donc une opération potentiellement gigantesque.
Mais cette dette n’est pas détenue directement par le gouvernement.
Une partie des obligations françaises a été achetée par la Banque de France dans le cadre des programmes de politique monétaire décidés par l’Eurosystème.
C’est là que se situe toute la controverse.
L’argument de Mélenchon : « nous devons cet argent à nous-mêmes »
Le raisonnement défendu par Jean-Luc Mélenchon est relativement simple.
Une obligation française détenue par un fonds de pension américain ou une banque étrangère constitue clairement une dette envers un créancier extérieur.
Mais lorsqu’une obligation française est détenue par la Banque de France, la situation semble différente puisque la Banque de France appartient au secteur public.
Mélenchon propose donc d’annuler cette partie de la dette ou, pour certains titres liés au Covid, de la maintenir durablement au bilan des banques centrales.
Il affirme également vouloir porter cette proposition au niveau européen plutôt que procéder unilatéralement.
Cette idée n’est d’ailleurs pas entièrement nouvelle : des économistes européens avaient déjà débattu après le Covid d’une annulation ou d’une transformation des dettes publiques détenues par la BCE.
Pourquoi la BCE considère-t-elle l’opération comme illégale ?
Le problème principal vient du fonctionnement même de la zone euro.
L’article 123 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne interdit à la BCE et aux banques centrales nationales de financer directement les États.
Il leur est notamment interdit d’accorder des crédits aux gouvernements ou d’acheter directement leurs obligations lors de leur émission.
Les banques centrales peuvent acheter des obligations d’État sur le marché secondaire dans le cadre de leur politique monétaire.
Mais ces achats ne doivent pas devenir un moyen détourné de financer définitivement les dépenses publiques.
La BCE a déjà pris officiellement position sur la question : dans une étude consacrée aux interactions entre politique monétaire et politique budgétaire, elle estime que l’annulation des dettes souveraines détenues par l’Eurosystème constituerait une violation des traités européens.
C’est donc sur cette interprétation juridique qu’Emmanuel Moulin et Christine Lagarde s’appuient aujourd’hui.
L’annulation ferait-elle vraiment disparaître 600 milliards d’euros ?
C’est beaucoup plus compliqué.
Supposons que la Banque de France possède 100 milliards d’euros d’obligations françaises.
Pour l’État, ces 100 milliards constituent une dette.
Pour la Banque de France, ils constituent un actif.
Si l’on efface la dette, l’État gagne comptablement 100 milliards.
Mais la Banque de France perd simultanément un actif de 100 milliards.
À l’échelle consolidée du secteur public, une grande partie du gain apparent est donc compensée par la perte enregistrée par la banque centrale.
C’est précisément l’un des arguments avancés par la BCE : l’annulation ne crée pas mécaniquement de richesse nouvelle. Elle modifie surtout la répartition des actifs et passifs entre l’État et la banque centrale.
Cela ne signifie pas que l’opération serait totalement neutre. Elle supprimerait notamment certaines échéances de remboursement pour le Trésor.
Mais présenter plusieurs centaines de milliards d’euros annulés comme autant d’argent immédiatement disponible pour financer de nouvelles dépenses serait trompeur.
Pourquoi Emmanuel Moulin parle-t-il de défaut ?
Pour le gouverneur de la Banque de France, annuler unilatéralement une dette revient à annoncer qu’une partie des obligations émises par l’État ne sera finalement pas honorée selon les conditions prévues.
Il considère donc l’opération comme une forme de défaut souverain.
Selon lui, une telle décision pourrait provoquer une réaction extrêmement négative des investisseurs et renchérir brutalement le coût de financement de la France.
C’est un enjeu particulièrement sensible aujourd’hui.
La France doit continuellement refinancer plusieurs centaines de milliards d’euros de dette arrivant à échéance tout en finançant son déficit courant.
Elle dépend donc en permanence de la confiance des investisseurs.
Et les taux sont déjà très élevés
Le débat intervient au pire moment possible pour les finances publiques françaises.
Les taux français à dix ans évoluent actuellement au-dessus de 4 %, alors que l’État pouvait encore emprunter à des taux proches de zéro il y a quelques années.
Plus les investisseurs considèrent la dette française risquée, plus ils réclament une rémunération élevée.
Si une annonce d’annulation créait un doute sur le remboursement futur des obligations, le risque serait donc que les nouvelles émissions deviennent beaucoup plus coûteuses.
Même une hausse d’un point de pourcentage du coût moyen de financement appliquée progressivement à plusieurs milliers de milliards d’euros finit par représenter des dizaines de milliards d’euros supplémentaires.
Le gain obtenu en annulant une partie de l’ancienne dette pourrait alors être partiellement compensé par une hausse du coût de la nouvelle.
Christine Lagarde avance le même argument
La présidente de la BCE a utilisé un raisonnement assez simple lors de sa conférence de presse du 10 septembre.
Lorsqu’un emprunteur décide de ne pas rembourser son créancier, celui-ci peut ensuite :
refuser de lui prêter à nouveau ;
ou accepter uniquement en échange d’un taux beaucoup plus élevé.
Pour Christine Lagarde, une annulation de dette publique détenue par l’Eurosystème remettrait également en cause un principe fondamental : l’indépendance de la banque centrale vis-à-vis des gouvernements.
Si les gouvernements pouvaient faire disparaître les obligations achetées par leur banque centrale lorsqu’ils le souhaitent, les achats de dette pourraient progressivement devenir une forme de financement permanent des déficits publics.
C’est précisément ce que l’article 123 cherche à empêcher.
Pourquoi certains économistes soutiennent néanmoins l’idée ?
Le débat économique n’est pas totalement unanime.
Les partisans de l’annulation soulignent que les achats massifs d’obligations réalisés par les banques centrales depuis les crises financière et sanitaire ont profondément modifié le fonctionnement traditionnel du marché de la dette.
Ils considèrent qu’une dette détenue durablement par une banque centrale publique n’a pas exactement les mêmes conséquences qu’une dette détenue par un investisseur privé.
Le banquier Matthieu Pigasse a par exemple défendu la proposition de Mélenchon, estimant qu’une annulation de la dette détenue par la banque centrale pourrait être réalisée sans provoquer le cataclysme annoncé par ses adversaires.
Le débat économique existe donc réellement.
Mais il faut distinguer deux questions :
peut-on imaginer économiquement un système dans lequel une partie de cette dette serait neutralisée durablement ?
et
peut-on le faire aujourd’hui dans le cadre juridique actuel de la zone euro ?
Sur la seconde question, la réponse de la BCE et des gouverneurs européens est clairement négative.
Ce n’est pas François Villeroy de Galhau qui répond aujourd’hui
Autre correction importante par rapport aux anciens articles.
François Villeroy de Galhau n’est plus gouverneur de la Banque de France.
Emmanuel Moulin a pris ses fonctions le 2 juin 2026 pour un mandat de six ans.
C’est donc lui qui siège désormais au Conseil des gouverneurs de la BCE et qui a répondu directement à Jean-Luc Mélenchon le 11 septembre.
Son jugement est particulièrement sévère : selon lui, annuler la dette détenue par la Banque de France serait à la fois juridiquement contraire aux règles européennes et susceptible de provoquer davantage d’inflation et une hausse des taux d’intérêt.
La situation budgétaire française rend le débat encore plus explosif
Le débat serait probablement moins sensible si les comptes publics français étaient proches de l’équilibre.
Ce n’est pas le cas.
Au deuxième trimestre 2026, le besoin de financement des administrations publiques représentait encore environ 5,1 % du PIB.
Dans le même temps, le PIB français a stagné au deuxième trimestre et l’acquis de croissance pour 2026 n’est que de 0,3 %.
La France cumule donc :
une dette à 117,5 % du PIB ;
un déficit encore supérieur à 5 % du PIB ;
et des taux d’emprunt supérieurs à 4 %.
Dans ce contexte, toute proposition concernant le remboursement de la dette est immédiatement scrutée par les marchés.
Ce qu’il faut retenir
La proposition actuelle de Jean-Luc Mélenchon est beaucoup plus précise que celle décrite dans les anciens articles.
Il propose d’annuler environ 18 % de la dette française détenue par la Banque de France, soit potentiellement plusieurs centaines de milliards d’euros.
Son argument repose sur l’idée qu’une dette détenue par une banque centrale publique constitue en quelque sorte une dette envers nous-mêmes et pourrait donc être neutralisée pour redonner des marges de manœuvre budgétaires.
Les autorités monétaires européennes répondent que cette solution est incompatible avec les règles actuelles de la zone euro.
Emmanuel Moulin, nouveau gouverneur de la Banque de France, la juge « illégale, dangereuse et inutile », tandis que Christine Lagarde estime qu’elle contreviendrait notamment au principe d’interdiction du financement monétaire des États.
Mais le véritable enjeu pour le contribuable est peut-être ailleurs.
Annuler une partie de la dette ne supprimerait pas les déficits futurs.
Si la France continue à dépenser davantage qu’elle ne prélève, elle devra continuer à emprunter.
Et si l’annulation faisait perdre confiance aux investisseurs, elle pourrait ensuite devoir emprunter beaucoup plus cher.
La vraie question n’est donc pas seulement :
« Peut-on effacer 18 % de la dette ? »
Mais :
« Que se passe-t-il le lendemain, lorsque la France doit retourner sur les marchés pour emprunter de nouveau ? »
C’est probablement là que se situe le cœur économique du débat.
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