Publié le 11 June 2026 à 07:30 — Mis à jour le 8 June 2026 à 20:47

Alors que l’Europe se réarme, les épargnants français restent à distance

La défense est devenue l’un des grands thèmes d’investissement de la décennie. Guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient, incertitudes sur la protection américaine, montée des budgets militaires en Europe : tout semble pousser les investisseurs vers les industriels de l’armement, de la cybersécurité, du spatial, des drones ou des technologies duales. Pourtant, en France, le sujet reste explosif. Les performances financières attirent. La réalité morale dérange. Et entre les deux, l’épargnant hésite.

Le paradoxe est violent : jamais la défense n’a été aussi stratégique, jamais les besoins de financement n’ont été aussi élevés, mais une large majorité de Français refuse encore d’y placer son épargne. Selon le baromètre Ifop pour Altaprofits 2025, seuls 29 % des Français se disent prêts à investir dans l’économie de la défense. Autrement dit, environ sept Français sur dix restent réticents.

La fin brutale du “dividende de la paix”

Pendant trente ans, l’Europe a vécu sur une illusion confortable : celle d’un continent protégé, stable, capable de réduire ses budgets militaires pour financer d’autres priorités. Cette période est terminée. Le réarmement n’est plus un débat théorique, mais une contrainte budgétaire, industrielle et géopolitique.

Les chiffres sont clairs. Selon le SIPRI, les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars en 2025, en hausse réelle de 2,9 % sur un an. L’Europe a connu une progression beaucoup plus forte, avec une hausse de 14 % des dépenses militaires, portée par la guerre en Ukraine et par la volonté des pays européens de réduire leur dépendance stratégique.

L’OTAN a, elle aussi, changé d’échelle. Au sommet de La Haye en 2025, les Alliés se sont engagés à consacrer 5 % de leur PIB à la défense et aux dépenses de sécurité associées d’ici 2035, dont 3,5 % pour les besoins militaires centraux. Ce n’est plus seulement un objectif politique : c’est une trajectoire d’investissement durable qui va irriguer les carnets de commandes des industriels pendant des années.

La France a des champions mondiaux, mais ses épargnants restent frileux

La France n’est pas un petit acteur du secteur. Elle dispose d’une base industrielle et technologique de défense puissante, avec des groupes comme Thales, Dassault Aviation, Safran, Airbus, Naval Group, MBDA ou encore KNDS. Elle est aussi devenue le deuxième exportateur mondial d’armes majeures sur la période 2021-2025, avec 9,8 % des exportations mondiales, derrière les États-Unis. Les exportations françaises ont progressé de 21 % par rapport à la période 2016-2020.

Ce positionnement donne à la France un avantage stratégique évident. Dans un monde où la défense redevient une priorité, les industriels capables de produire avions de combat, missiles, radars, systèmes de communication, satellites, cybersécurité ou munitions disposent d’un pouvoir de négociation renforcé. Le sujet n’est donc pas seulement militaire. Il est industriel, technologique, financier et patrimonial.

Mais les Français ne raisonnent pas comme des investisseurs anglo-saxons. Leur réflexe reste la sécurité, la liquidité et la garantie du capital. Le patrimoine financier des ménages français atteignait 6 596 milliards d’euros au premier semestre 2025, mais cette épargne reste massivement orientée vers les dépôts bancaires, les livrets réglementés, les fonds euros et l’assurance-vie. Le ministère de l’Économie rappelle que les Français privilégient d’abord la sécurité et la liquidité, deux critères qui s’accordent mal avec un fonds de private equity dans la défense.

Bpifrance Défense : le symbole d’un malentendu

Pour mobiliser l’épargne privée, Bpifrance a lancé le fonds Bpifrance Défense, avec une taille cible de 450 millions d’euros et un ticket d’entrée accessible dès 500 euros. L’objectif est d’investir dans des start-up, PME et ETI françaises et européennes liées à la défense et à la souveraineté technologique. Le fonds vise notamment des entreprises non cotées de la base industrielle et technologique de défense.

Sur le papier, le produit coche plusieurs cases : ticket accessible, thème porteur, soutien à la souveraineté nationale, objectif de rendement annuel net de 5 %. Mais la réalité est moins simple. Bpifrance précise que cet objectif de rendement n’est pas garanti, que le fonds comporte un risque de perte en capital et que les investisseurs peuvent perdre tout ou partie des sommes investies. Le fonds a aussi une durée de vie longue, avec une période de blocage initiale et des possibilités de rachat seulement à partir de 2030. La collecte illustre le malaise. Selon Le Monde, le fonds avait levé environ 70 millions d’euros en avril 2026 sur un objectif de 450 millions. TF1 Info évoquait début juin 2026 environ 100 millions collectés sur les 450 millions espérés. Ce n’est pas un échec total, mais c’est nettement inférieur à l’ambition initiale.

Pourquoi les Français refusent-ils d’investir dans la défense ?

La première raison est morale. Beaucoup d’épargnants acceptent l’idée que l’État finance l’armée par l’impôt, mais refusent l’idée de “gagner de l’argent” sur l’armement. La nuance est importante. Financer la défense nationale est perçu comme une fonction régalienne. Investir personnellement dans des entreprises liées à l’armement peut être vécu comme une forme de participation directe à la guerre.

La deuxième raison est culturelle. En France, l’épargne est longtemps restée associée à la prudence familiale : le Livret A pour la sécurité, l’assurance-vie pour la transmission, l’immobilier pour le tangible. La défense, elle, renvoie à la violence, aux conflits, aux exportations sensibles, aux débats diplomatiques. Même lorsque les entreprises concernées travaillent aussi sur la cybersécurité, le spatial ou les technologies duales, l’imaginaire collectif reste celui de l’arme.

La troisième raison est financière. Le secteur est porteur, mais il n’est pas sans risque. Les entreprises de défense dépendent fortement des commandes publiques, des autorisations d’exportation, des cycles budgétaires, des arbitrages politiques et des tensions diplomatiques. Une commande peut être gigantesque, mais longue à exécuter. Un carnet d’ordres peut être solide, mais soumis à des délais industriels. Un titre coté peut bénéficier d’un mouvement de marché, puis corriger brutalement si la valorisation devient excessive.

La quatrième raison est liée à l’ESG. Pendant des années, de nombreux fonds responsables ont exclu partiellement ou totalement les armes. Le cadre européen de la finance durable distingue les fonds Article 8, Article 9 et Article 6, mais le sujet de la défense reste sensible dans les préférences des épargnants. Même si la réglementation n’interdit pas mécaniquement tout investissement dans la défense conventionnelle, l’association entre armement et investissement responsable demeure difficile à accepter pour une partie du public.

Le vrai sujet : défense, souveraineté ou armement ?

Il faut sortir d’une vision trop simpliste. Investir dans la défense ne signifie pas nécessairement investir uniquement dans des fabricants d’armes offensives. Le secteur recouvre plusieurs réalités : cybersécurité, satellites, radars, communications sécurisées, drones, électronique embarquée, composants critiques, renseignement, logiciels, maintenance aéronautique, protection des infrastructures, systèmes anti-missiles, technologies duales civiles et militaires.

C’est d’ailleurs cette zone grise qui rend le sujet patrimonialement intéressant. Les entreprises les plus solides ne sont pas toujours celles qui vendent directement des armes. Ce sont parfois celles qui maîtrisent les briques technologiques indispensables : capteurs, semi-conducteurs spécialisés, optronique, cryptographie, propulsion, matériaux avancés, logiciels embarqués.

Pour un investisseur, la question ne devrait donc pas être : “Suis-je pour ou contre la guerre ?” Elle devrait être : “Suis-je prêt à exposer une petite partie de mon patrimoine à un secteur stratégique, cyclique, politiquement sensible, mais porté par une tendance lourde de réarmement ?”

Une opportunité, oui. Une évidence, non.

L’erreur serait de croire que la hausse des budgets militaires garantit automatiquement la hausse des cours de Bourse. En finance, une bonne histoire ne suffit pas. Il faut aussi regarder le prix payé, les marges, le carnet de commandes, la capacité de production, la structure financière, la dépendance à quelques contrats majeurs et le niveau de valorisation.

Depuis 2022, plusieurs valeurs européennes de défense ont déjà fortement progressé. Le marché a anticipé une partie du réarmement européen. Acheter le secteur après une forte hausse, sans analyse, peut revenir à payer très cher une croissance déjà intégrée dans les cours. C’est le piège classique des grandes thématiques d’investissement : elles sont vraies économiquement, mais parfois déjà trop chères boursièrement.

La défense peut donc avoir sa place dans une allocation patrimoniale, mais rarement comme pilier central. Pour un épargnant prudent, elle doit rester une poche satellite. Pour un investisseur dynamique, elle peut représenter une thématique de diversification. Pour un investisseur très sensible aux critères éthiques, elle doit être assumée ou évitée clairement. Il n’y a pas de demi-position confortable.

Comment l’intégrer dans un patrimoine ?

Trois approches peuvent être distinguées.

La première consiste à investir dans des grands groupes cotés. C’est la voie la plus liquide. Elle permet d’acheter ou de vendre rapidement, de suivre les résultats, de comparer les valorisations et d’intégrer la défense dans un PEA, un compte-titres ou certaines unités de compte selon les supports disponibles. L’inconvénient est évident : les cours peuvent être volatils et les meilleures sociétés sont parfois déjà très bien valorisées.

La deuxième approche consiste à passer par des fonds spécialisés ou des ETF thématiques. L’avantage est la diversification. L’épargnant ne mise pas tout sur une seule entreprise. L’inconvénient est la composition parfois très concentrée de certains fonds, avec une forte exposition à quelques grands noms européens ou américains. Il faut donc lire les lignes du portefeuille, les frais, la devise, la méthode de réplication et les exclusions éventuelles.

La troisième approche est celle du non coté, via des fonds comme Bpifrance Défense. Elle permet d’accéder à des PME, ETI et start-up qui ne sont pas disponibles en Bourse. C’est potentiellement intéressant, mais plus risqué, moins liquide et plus long terme. Ce type de support ne doit pas être comparé à un Livret A ni à un fonds euros. C’est du capital-investissement, avec blocage, incertitude et risque de perte.

Le point patrimonial : combien mettre ?

Pour un particulier, il serait imprudent de consacrer une part importante de son patrimoine financier à la défense. Même si le thème est porteur, il reste sectoriel. Une allocation raisonnable peut se situer entre 2 % et 5 % d’un patrimoine financier dynamique, davantage seulement pour un investisseur averti, diversifié, capable d’accepter la volatilité et l’illiquidité.

La défense ne doit pas remplacer l’épargne de précaution, ni les supports de long terme classiques, ni une allocation diversifiée en actions internationales, obligations, immobilier ou assurance-vie. Elle peut venir en complément, comme une conviction satellite. C’est toute la différence entre investir dans une tendance et construire un patrimoine.

Conclusion : le malaise français est compréhensible, mais pas toujours rationnel

Les Français font la moue parce que la défense touche à quelque chose de plus profond que le rendement. Elle oblige l’épargnant à répondre à une question inconfortable : peut-on financer la sécurité collective tout en recherchant une performance financière personnelle ?

La réponse dépend de chacun. Mais d’un point de vue patrimonial, le sujet ne peut plus être ignoré. La défense est redevenue un secteur économique majeur. La France dispose d’acteurs puissants. L’Europe va investir massivement. Les besoins en cybersécurité, spatial, drones, munitions, électronique et infrastructures critiques vont augmenter.

Pour autant, il faut rester lucide : ce n’est pas parce qu’un secteur est stratégique qu’il est automatiquement rentable pour l’épargnant. Et ce n’est pas parce qu’un placement est présenté comme patriotique qu’il est adapté à tous les profils.

La bonne approche est donc simple : ne pas diaboliser, ne pas idéaliser. Analyser. Diversifier. Limiter l’exposition. Et surtout, ne jamais confondre souveraineté nationale et garantie du capital.