Pendant des décennies, la Suisse a incarné un modèle unique de réussite économique. Pays sans ressources naturelles majeures, enclavé, politiquement neutre, elle a pourtant bâti une puissance industrielle, financière et technologique parmi les plus solides du monde développé. Son succès reposait sur une combinaison rare : excellence de la formation, stabilité institutionnelle, ouverture commerciale et pragmatisme économique. Or, aujourd’hui, ce modèle semble s’essouffler. Comme le souligne Vincent Riesen, la Suisse a progressivement perdu son appétit pour le développement de ses infrastructures et de son industrie, alors même qu’elle reste l’un des pays ayant le mieux résisté à la dernière vague de mondialisation.
Ce paradoxe est au cœur des fragilités actuelles du pays. La Suisse continue d’afficher des indicateurs enviables en matière de richesse, d’innovation et de qualité de vie, mais elle donne de plus en plus l’image d’une économie qui se protège davantage qu’elle ne se projette. Derrière la stabilité apparente se cache un risque plus profond : celui de la stagnation déguisée en prudence.
Une réussite historique devenue un frein psychologique
L’exception suisse s’est construite dans l’effort, l’adaptation et la prise de risque mesurée. L’industrialisation du XIXe siècle, le développement bancaire du XXe, l’essor pharmaceutique et technologique de l’après-guerre ont forgé une culture économique tournée vers la performance. Contrairement à d’autres pays européens, la Suisse a su préserver une base industrielle solide tout en devenant une place financière mondiale.
Mais cette réussite a produit un effet pervers. À mesure que le niveau de vie augmentait, le rapport au risque s’est transformé. Le pays a progressivement glissé d’une culture de construction à une culture de conservation. La priorité n’est plus de bâtir, d’investir et d’expérimenter, mais de préserver l’existant. La peur de dégrader un équilibre confortable a pris le pas sur l’ambition collective.
Cette évolution psychologique est centrale. Une nation prospère peut se permettre d’hésiter, de retarder, de renoncer. Mais à long terme, cette prudence excessive devient un handicap stratégique.
L’enlisement des infrastructures comme symptôme majeur
Le ralentissement du développement des infrastructures est l’un des signes les plus visibles de ce changement d’état d’esprit. Depuis plusieurs décennies, la Suisse peine à moderniser ses réseaux énergétiques, ses capacités de production électrique, ses infrastructures de transport ou encore son parc immobilier. Les procédures s’allongent, les recours se multiplient, les décisions politiques se fragmentent.
Le cas de l’énergie est particulièrement révélateur. Alors que la transition énergétique exige des investissements massifs, le pays accumule les retards. Peu de nouvelles centrales ont vu le jour, les projets hydrauliques et éoliens avancent lentement, et les débats idéologiques bloquent souvent les arbitrages techniques. Résultat : une dépendance croissante aux importations et une fragilisation de la souveraineté énergétique.
Dans le logement, la situation est comparable. Construire devient long, coûteux et juridiquement risqué. Les pénuries se multiplient, les prix flambent, et l’offre ne suit plus la demande. Le cadre réglementaire, censé protéger, finit par désorganiser.
Quand la régulation supplante la vision stratégique
La Suisse est historiquement attachée à la démocratie directe, au consensus et à la concertation. Ces principes ont longtemps été des forces. Mais dans un monde accéléré, ils peuvent devenir des freins lorsque les mécanismes décisionnels deviennent trop lourds.
La multiplication des normes, des consultations, des référendums et des contre-pouvoirs a progressivement dilué la capacité d’action. Chaque projet d’envergure se heurte à une succession d’obstacles juridiques et politiques. Le moindre chantier devient un parcours du combattant.
Cette hypertrophie réglementaire n’est pas neutre économiquement. Elle décourage l’investissement privé, ralentit l’innovation industrielle et favorise une forme d’attentisme. Les entreprises hésitent à lancer des projets de long terme dans un environnement où la visibilité réglementaire est fragile.
À force de vouloir tout sécuriser, la Suisse finit par immobiliser ses propres capacités productives.
Une économie performante mais de plus en plus dépendante
Malgré ces blocages, la Suisse reste une économie puissante. Ses multinationales, notamment dans la pharmacie, l’agroalimentaire et la finance, continuent de dominer leurs marchés. Son système éducatif demeure performant. Sa recherche reste de haut niveau.
Mais cette solidité repose de plus en plus sur des acteurs déjà établis. Le renouvellement entrepreneurial est plus lent. L’industrialisation de nouvelles filières peine à émerger. Les grands groupes produisent souvent à l’étranger. La valeur ajoutée se déplace hors du territoire.
Paradoxalement, le pays devient plus dépendant de l’extérieur alors même qu’il cherche à se protéger. Importations énergétiques, chaînes de production mondialisées, dépendance technologique : la souveraineté réelle recule tandis que la souveraineté réglementaire progresse.
Ce décalage fragilise la résilience à long terme.
Le risque d’un déclassement silencieux
Le principal danger pour la Suisse n’est pas un choc brutal, mais un affaiblissement progressif. Un déclassement lent, presque invisible, masqué par la richesse accumulée. L’histoire économique montre que les nations prospères déclinent rarement dans la crise immédiate. Elles s’endorment d’abord dans le confort.
Lorsque l’investissement public ralentit, que l’industrie stagne, que l’innovation se déplace ailleurs, la compétitivité se dégrade par petites touches. Les talents partent, les capitaux se diversifient à l’étranger, les centres de décision se déplacent. Le pays reste riche, mais perd son rôle moteur.
Dans un contexte de concurrence mondiale renforcée, ce risque est réel. Les États-Unis, l’Asie et certains pays européens investissent massivement dans les infrastructures, l’énergie, l’intelligence artificielle et les technologies critiques. La Suisse ne peut pas se permettre de rester spectatrice.
Retrouver une culture du projet et du long terme
Le diagnostic posé par Vincent Riesen appelle une remise en question collective. La Suisse dispose toujours d’atouts exceptionnels : capital humain, stabilité institutionnelle, capacité financière, crédibilité internationale. Rien n’est perdu. Mais ces ressources doivent être mobilisées.
Cela suppose d’abord de réhabiliter une culture du projet. Accepter que tout ne soit pas parfait, que tout ne soit pas consensuel, que le progrès comporte une part d’incertitude. Replacer l’investissement stratégique au cœur du débat public.
Il s’agit aussi de simplifier les processus décisionnels, sans renoncer aux principes démocratiques, mais en les adaptant à un monde plus rapide. Une démocratie qui ne sait plus décider finit par se marginaliser.
Enfin, la Suisse doit redonner une place centrale à son industrie et à ses infrastructures dans sa vision nationale. Sans production, sans énergie, sans logements, sans réseaux modernes, aucune économie ne reste compétitive durablement.
Une responsabilité historique
La conclusion de Vincent Riesen est profondément politique au sens noble. Elle rappelle que la prospérité n’est jamais acquise. Chaque génération hérite d’un capital économique et moral qu’elle doit faire fructifier.
La Suisse d’aujourd’hui n’est pas menacée à court terme. Mais elle est à un carrefour. Soit elle choisit la préservation passive, au risque de l’érosion progressive. Soit elle retrouve une ambition collective fondée sur l’investissement, la responsabilité et le pragmatisme.
Dans un monde instable, fragmenté et concurrentiel, la neutralité ne suffit plus. Il faut aussi une stratégie. Et surtout, le courage de construire à nouveau.

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