Longtemps considérées comme marginales, spéculatives ou réservées à une minorité technophile, les cryptomonnaies sont désormais pleinement entrées dans le patrimoine des Français. Selon plusieurs études relayées par les médias, près de 10 % de la population détient aujourd’hui des actifs numériques, principalement du bitcoin, de l’ethereum ou des stablecoins. Pour une partie d’entre eux, ces investissements représentent parfois plusieurs dizaines, voire centaines de milliers d’euros.
Cette montée en puissance soulève désormais une question centrale, longtemps ignorée : que deviennent ces actifs en cas de décès ? Contrairement aux biens immobiliers, aux comptes bancaires ou aux portefeuilles-titres, les cryptomonnaies échappent aux circuits classiques de transmission. Sans anticipation, elles peuvent tout simplement disparaître.
Face à ce risque croissant, les notaires commencent à se former massivement à ces nouveaux enjeux.
Les cryptomonnaies, un patrimoine à part entière… mais invisible
Pendant des décennies, le patrimoine se résumait à des biens facilement identifiables : immobilier, comptes, assurances-vie, livrets, actions. Tous ces éléments laissent des traces administratives. Ils sont recensés automatiquement lors d’une succession.
Les cryptomonnaies, elles, fonctionnent selon une logique radicalement différente. Elles sont stockées sur des portefeuilles numériques, parfois hébergés sur des plateformes, parfois conservés sur des supports physiques (clé USB, hardware wallet) ou même simplement mémorisés dans la tête de leur propriétaire.
Sans mot de passe, sans clé privée, sans information transmise, ces actifs deviennent inaccessibles. Ils continuent d’exister sur la blockchain, mais plus personne ne peut les récupérer.
Résultat : chaque année, des milliards d’euros en cryptomonnaies sont définitivement perdus.
Un risque patrimonial longtemps sous-estimé
Pendant longtemps, la question de l’héritage crypto a été ignorée. D’abord parce que les montants étaient faibles. Ensuite parce que les investisseurs eux-mêmes sous-estimaient leur exposition.
Mais avec la hausse spectaculaire du bitcoin sur la dernière décennie, beaucoup de particuliers se sont retrouvés, parfois sans l’avoir anticipé, avec un patrimoine numérique conséquent.
Certains ont acheté quelques centaines d’euros en 2016 ou 2017. Aujourd’hui, ces montants valent parfois plusieurs dizaines de milliers d’euros. Or, aucun cadre successorale n’a été prévu.
Dans de nombreux cas, les héritiers ignorent même l’existence de ces actifs.
Pourquoi les notaires montent en compétence
Confrontés de plus en plus souvent à ce type de situations, les notaires n’ont eu d’autre choix que de s’adapter.
Les chambres notariales développent désormais des formations spécifiques sur les actifs numériques, la blockchain, la conservation des clés et la transmission sécurisée. Une montée en compétence progressive, notamment chez les jeunes notaires, plus familiers des usages numériques.
Comme l’explique Gwendal Texier, notaire et membre de la commission numérique et innovation, l’objectif est clair : intégrer les cryptomonnaies dans le diagnostic patrimonial global du client, au même titre que l’immobilier ou l’assurance-vie.
Désormais, lorsqu’un client évoque des actifs numériques, le notaire doit être capable d’en comprendre la nature, les risques, les modalités d’accès et les solutions juridiques adaptées.
Intégrer les cryptos dans une stratégie successorale
La première étape reste classique : recenser le patrimoine.
Mais dans le cas des cryptomonnaies, ce recensement ne peut pas être purement administratif. Il repose sur la transparence du détenteur. Sans déclaration volontaire, rien ne permet au notaire d’identifier ces actifs.
Une fois identifiés, plusieurs outils peuvent être mobilisés.
Le testament reste l’instrument central. Il permet de désigner les bénéficiaires, de répartir les actifs et de prévoir les modalités d’accès. Mais contrairement aux biens traditionnels, il ne peut pas contenir directement les mots de passe ou les clés privées, pour des raisons évidentes de sécurité.
Des dispositifs complémentaires doivent donc être mis en place.
Le défi central : transmettre sans exposer
Tout l’enjeu de l’héritage crypto repose sur un paradoxe : transmettre l’accès sans créer de faille de sécurité.
Donner ses clés trop tôt, c’est s’exposer au piratage, au vol ou aux conflits familiaux. Ne rien transmettre, c’est risquer la perte définitive.
Plusieurs solutions émergent.
Certains optent pour des coffres-forts numériques sécurisés, accessibles à des tiers de confiance. D’autres utilisent des mécanismes de double clé, répartis entre plusieurs personnes. Certains passent par des services spécialisés.
Des plateformes comme Crypto Meria, par exemple, proposent des systèmes d’alerte en cas d’inactivité prolongée, permettant de prévenir une personne désignée.
L’objectif est toujours le même : garantir la récupération sans compromettre la sécurité.
Un enjeu majeur en cas de divorce, de vente ou de donation
La question successorale n’est pas la seule concernée.
Les cryptomonnaies interviennent désormais dans de nombreuses situations juridiques : divorce, séparation, donation, transmission anticipée, achat immobilier, constitution de société.
Lors d’un divorce, par exemple, des actifs numériques non déclarés peuvent déséquilibrer un partage. Lors d’un achat immobilier, ils peuvent servir d’apport. Lors d’une donation, ils peuvent être transmis partiellement.
Sans expertise spécifique, ces situations deviennent rapidement conflictuelles.
C’est aussi pour cela que les notaires investissent ce champ.
Fiscalité : un angle encore flou pour beaucoup
Autre point sensible : la fiscalité successorale.
En France, les cryptomonnaies sont considérées comme des biens meubles incorporels. Elles entrent donc dans l’actif successoral et sont soumises aux droits de succession classiques.
Mais leur valorisation pose parfois problème, notamment en période de forte volatilité. À quelle date retenir le cours ? Comment justifier les montants ? Comment prouver la détention ?
Sans accompagnement, les héritiers peuvent se retrouver en difficulté face à l’administration fiscale.
Le risque massif de disparition patrimoniale
Derrière ces enjeux techniques se cache une réalité brutale : une part importante du patrimoine crypto mondial est déjà perdue.
Selon plusieurs estimations, entre 15 % et 25 % des bitcoins existants seraient définitivement inaccessibles. Clés oubliées, supports détruits, décès sans transmission.
Chaque génération d’investisseurs non préparés reproduit ce phénomène.
Sans démarche proactive, les cryptomonnaies restent un patrimoine fragile.
Vers une normalisation progressive
La montée en compétence des notaires marque une étape importante. Elle traduit l’intégration progressive des cryptomonnaies dans le droit patrimonial classique.
À moyen terme, on peut s’attendre à l’émergence de standards : protocoles successoraux dédiés, outils juridiques hybrides, partenariats entre notaires et acteurs crypto, solutions de conservation réglementées.
Les actifs numériques cessent peu à peu d’être un angle mort du droit.
Ils deviennent une composante à part entière du patrimoine moderne.
Conclusion : anticiper ou perdre
L’héritage en cryptomonnaies n’est plus un sujet marginal. Il concerne déjà des millions de Français, souvent sans qu’ils en aient pleinement conscience.
Sans organisation, ces actifs peuvent disparaître à jamais. Sans accompagnement, ils peuvent devenir source de conflits et de pertes financières.
La spécialisation des notaires est donc une réponse nécessaire à une transformation profonde du patrimoine.
Pour les investisseurs, le message est simple : posséder des cryptos sans stratégie de transmission, c’est accepter le risque qu’elles ne survivent pas à leur propriétaire.
Dans une logique patrimoniale sérieuse, la préparation successorale ne s’arrête plus aux murs et aux contrats. Elle passe aussi par les clés numériques.

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