Une relation à l’argent façonnée par les trajectoires de vie
La manière dont les individus gèrent leur argent n’est jamais totalement neutre. Elle s’inscrit dans un contexte social, économique et culturel qui influence profondément les comportements d’épargne et d’investissement. L’édition 2026 du baromètre ViveS « Les femmes et l’argent », réalisée en partenariat avec Natixis Wealth Management et Boursorama, met en lumière des différences persistantes entre femmes et hommes dans leur rapport à la gestion financière, depuis l’entrée dans la vie active jusqu’à la préparation de la retraite.
Ces écarts ne s’expliquent pas uniquement par une question de préférence personnelle ou de psychologie face au risque. Ils sont largement liés aux trajectoires professionnelles, aux inégalités salariales et à l’accès différencié à l’information économique. Dès les premières années d’études, la relation à l’argent apparaît relativement similaire entre les genres. En début de parcours universitaire, 75 % des femmes et 72 % des hommes déclarent ne pas avoir d’idée précise du salaire auquel ils peuvent prétendre dans le secteur qu’ils envisagent. À ce stade, l’orientation repose davantage sur l’intérêt pour une activité ou une vocation que sur des considérations financières.
Mais cette proximité initiale s’effrite rapidement une fois la carrière lancée. Les écarts se creusent progressivement à mesure que les parcours professionnels se structurent, révélant des différences profondes dans la capacité à négocier, à progresser et à accumuler du capital.
Carrière, rémunération et confiance financière
Les auteurs du baromètre soulignent que les femmes rencontrent davantage de difficultés pour faire évoluer leur rémunération ou changer de poste dans le but d’améliorer leur situation financière. La question de l’argent reste, pour beaucoup d’entre elles, un sujet plus délicat à aborder dans le cadre professionnel.
Cette retenue se traduit concrètement dans les comportements de négociation. Une femme sur trois seulement se déclare à l’aise pour demander une augmentation, contre un homme sur deux. Le même phénomène se retrouve dans l’accès aux promotions ou lors des discussions salariales à l’embauche. Alors que près de la moitié des hommes affirment négocier leur rémunération au moment de signer leur contrat de travail, moins d’un tiers des femmes déclarent adopter cette démarche.
Cette différence n’est pas anodine. Sur l’ensemble d’une carrière, des écarts modestes à l’embauche peuvent se transformer en divergences significatives de revenus et donc de capacité d’épargne. À long terme, ces trajectoires financières divergentes se répercutent mécaniquement sur la constitution du patrimoine.
Les interruptions de carrière, plus fréquentes chez les femmes en raison de la maternité ou de choix familiaux, viennent également accentuer ces différences. Le patrimoine financier ne se construit pas uniquement par l’épargne volontaire, mais aussi par la régularité des revenus et la continuité de l’activité professionnelle.
Une aversion au risque plus marquée
Au-delà des différences de revenus, les femmes et les hommes n’adoptent pas les mêmes stratégies lorsqu’il s’agit d’investir leur épargne. L’une des divergences les plus significatives concerne l’attitude face au risque.
Les femmes expriment globalement une préférence plus marquée pour la sécurité du capital. Lorsqu’elles arbitrent entre rendement potentiel et protection de l’épargne, elles privilégient davantage la stabilité. Seules 11 % d’entre elles déclarent rechercher prioritairement la performance financière, même au prix d’un risque de perte, contre 20 % des hommes.
Cette prudence se traduit notamment dans leur rapport aux marchés financiers. Les femmes sont nettement moins présentes en Bourse. Selon l’étude, elles sont environ trois fois moins nombreuses que les hommes à investir directement sur les marchés actions. Les raisons invoquées sont multiples, mais trois arguments reviennent régulièrement : un manque de connaissance des produits financiers, la crainte de subir des pertes importantes et un niveau de revenu jugé insuffisant pour prendre des risques.
Il serait toutefois réducteur d’interpréter cette prudence comme une simple aversion psychologique. Dans de nombreux cas, elle résulte d’une perception différente du rôle de l’épargne. Là où certains investisseurs privilégient la recherche de rendement, beaucoup de femmes envisagent l’épargne avant tout comme un filet de sécurité destiné à protéger la stabilité financière du foyer.
L’angle mort de la retraite
La question de la retraite constitue l’un des points les plus sensibles mis en évidence par le baromètre. Les femmes vivent en moyenne plus longtemps que les hommes, avec un écart d’environ cinq années d’espérance de vie. Cette réalité démographique implique un besoin de financement plus important pour maintenir un niveau de vie satisfaisant à la fin de la vie active.
Pourtant, les connaissances sur les revenus futurs restent encore très approximatives. Six femmes sur dix déclarent ne pas connaître le montant de leur future pension de retraite, contre un peu plus de la moitié des hommes. Cette incertitude s’explique en partie par la complexité du système et par l’instabilité des règles de calcul, régulièrement modifiées au fil des réformes.
Mais derrière cette explication institutionnelle se cache également un déficit d’information financière. L’anticipation de la retraite nécessite une compréhension minimale des mécanismes de capitalisation, de fiscalité et de projection patrimoniale. Or ces sujets restent encore insuffisamment abordés dans l’éducation financière et dans le débat public.
Cette situation est paradoxale. Alors même que leur espérance de vie est plus longue et que leurs carrières peuvent être plus fragmentées, les femmes disposent souvent de moins d’outils pour anticiper leur situation financière future.
L’enjeu de l’éducation économique
Pour les acteurs du secteur financier, la réduction de ces écarts passe avant tout par un effort d’information et de pédagogie. Briser les tabous autour de l’argent et rendre la gestion financière plus accessible constitue un enjeu central pour réduire les inégalités économiques entre les genres.
Selon Audrey Koenig, directrice générale de Natixis Wealth Management, l’amélioration de l’accès à l’information économique doit intervenir à toutes les étapes de la vie. L’apprentissage des notions financières dès le plus jeune âge, la sensibilisation aux mécanismes d’épargne pendant la carrière et l’accompagnement dans la préparation de la retraite apparaissent comme des leviers essentiels.
Les études montrent d’ailleurs que lorsque les femmes disposent du même niveau d’information et d’accompagnement que les hommes, leurs performances d’investissement sont souvent comparables, voire supérieures dans certains cas, en raison d’une gestion plus disciplinée et d’une rotation de portefeuille plus faible.
La question n’est donc pas celle d’une capacité différente à investir, mais bien celle de l’accès aux outils, aux connaissances et à la confiance nécessaires pour prendre des décisions financières éclairées.
Vers une évolution progressive des comportements
Les comportements évoluent néanmoins progressivement. La démocratisation des plateformes d’investissement, l’essor des contenus pédagogiques en ligne et la montée en puissance de l’éducation financière contribuent à réduire peu à peu l’écart entre les genres.
Les jeunes générations de femmes montrent un intérêt croissant pour l’investissement et la gestion patrimoniale. Les nouvelles technologies, les applications d’épargne automatisée et les robo-advisors jouent également un rôle dans cette transformation en simplifiant l’accès aux marchés financiers.
Pour autant, les données du baromètre ViveS rappellent que les disparités restent profondes. L’égalité économique ne dépend pas uniquement des choix individuels mais aussi des structures du marché du travail, des politiques publiques et de la diffusion de la culture financière.
La gestion de l’épargne n’est jamais seulement une question de rendement. Elle reflète les trajectoires sociales, les opportunités professionnelles et le rapport que chacun entretient avec le risque, l’avenir et la sécurité. Sur ce terrain, les différences entre femmes et hommes continuent de révéler des déséquilibres plus larges qui dépassent largement la seule sphère financière.

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