La CFDT souhaite ouvrir le débat sur une taxation des héritages « dès le premier euro », au nom de la justice sociale. Marylise Léon l’a confirmé le 25 août 2026 : selon elle, tout héritage devrait être taxé, alors qu’une grande partie des successions échappe actuellement aux droits.
Sur le papier, la formule peut séduire : faire davantage contribuer ceux qui reçoivent un patrimoine sans l’avoir eux-mêmes constitué.
Mais lorsqu’on quitte les slogans et que l’on regarde concrètement comment se construit le patrimoine d’une famille française, cette proposition pose une question fondamentale :
la CFDT ne se trompe-t-elle pas complètement de cible ?
Car une taxation dès le premier euro ne s’attaque pas uniquement aux héritages de 10, 20 ou 50 millions d’euros.
Elle remettrait potentiellement en cause la protection dont bénéficient aujourd’hui les petites et moyennes transmissions familiales.
Et ce sont justement ces familles qui disposent du moins de solutions pour organiser leur patrimoine.
Une maison de 250 000 € a parfois coûté près de 400 000 € à celui qui la transmet
Prenons un Français qui achète une maison de 250 000 € en empruntant cette somme sur 25 ans.
Avec un taux moyen d’environ 3,43 % sur 25 ans constaté fin août 2026, la mensualité hors assurance tourne autour de 1 242 €.
Sur 25 ans :
- environ 372 000 € seront remboursés ;
- dont plus de 122 000 € d’intérêts ;
- auxquels il faut ajouter l’assurance emprunteur.
Et l’histoire ne s’arrête évidemment pas là.
Pendant 25 ou 30 ans, le propriétaire aura payé :
- la taxe foncière ;
- l’entretien de son logement ;
- les assurances ;
- les réparations ;
- les rénovations ;
- la TVA sur une grande partie des travaux.
Il aura constitué son patrimoine avec des revenus eux-mêmes issus de son travail, soumis aux cotisations et à l’impôt lorsqu’il y est assujetti.
Puis, lorsqu’il décède, ses enfants héritent de cette maison.
Et la nouvelle idée serait :
taxons-la dès le premier euro transmis.
À un moment donné, il faut tout de même se demander où s’arrête raisonnablement la fiscalité.
Les 100 000 € d’abattement ne sont certainement pas le principal problème de celui qui hérite de 50 millions
Aujourd’hui, un enfant bénéficie d’un abattement de 100 000 € par parent pour les donations et les successions.
Chaque parent peut ainsi transmettre 100 000 € à chaque enfant dans le cadre de cet abattement, renouvelable tous les 15 ans.
Présenter cet abattement comme un formidable cadeau fiscal aux plus riches est discutable.
Imaginons une personne héritant de 50 millions d’euros.
Peut-on sérieusement penser que ses 100 000 premiers euros d’abattement constituent le cœur du problème ?
Ils représentent 0,2 % de l’héritage.
La suppression de ces 100 000 € ne bouleversera probablement pas sa vie.
En revanche, pour l’enfant qui hérite d’une maison de 150 000 €, 200 000 € ou 250 000 €, la situation est complètement différente.
C’est précisément là que cet abattement prend tout son sens.
Il permet aujourd’hui de faire la distinction entre une transmission familiale ordinaire et un patrimoine exceptionnel.
Le supprimer au nom de la taxation dès le premier euro revient justement à effacer cette distinction.
Les patrimoines importants disposent surtout de davantage d’outils
Il faut également être réaliste.
Plus un patrimoine devient important, plus il devient économiquement pertinent de faire appel à des notaires, avocats fiscalistes, experts-comptables, gestionnaires de patrimoine et spécialistes de la transmission.
Donation-partage, démembrement de propriété, assurance-vie, transmission anticipée, organisation d’une entreprise familiale…
Il existe de nombreux mécanismes parfaitement légaux permettant d’organiser une transmission.
Cela ne signifie évidemment pas que les patrimoines importants échappent à toute fiscalité.
Mais ils disposent généralement de davantage de temps, de conseils et de possibilités pour l’anticiper.
La famille disposant simplement d’une maison et de quelques dizaines de milliers d’euros sur ses livrets n’a souvent ni cette organisation ni cette sophistication patrimoniale.
Et c’est pourtant elle que l’on veut désormais potentiellement taxer dès le premier euro.
Voilà le paradoxe.
« Il suffit de donner de son vivant » : vraiment ?
Voici probablement l’un des arguments les plus déconnectés de la réalité.
Face aux droits de succession, on entend régulièrement :
« Il faut donner avant. »
Sur le papier, effectivement, anticiper une transmission peut être extrêmement pertinent.
Dans la vraie vie, c’est beaucoup plus compliqué.
Prenons un couple arrivant à la retraite.
Il possède :
- sa résidence principale ;
- 100 000 € d’épargne ;
- des pensions de retraite correctes mais sans être exceptionnelles.
Doit-il véritablement donner immédiatement ses 100 000 € à ses enfants pour optimiser sa succession ?
Qui peut lui garantir qu’il n’en aura pas besoin à 75, 80 ou 85 ans ?
Personne.
Avec l’allongement de la vie, conserver son capital devient une nécessité
La retraite ne signifie plus nécessairement quelques années pendant lesquelles on consomme tranquillement son épargne.
Pour certaines générations, l’âge légal de départ atteint désormais 64 ans, avec jusqu’à 43 années de cotisation nécessaires pour obtenir le taux plein avant 67 ans.
Ensuite commence une période dont personne ne connaît la durée.
Un retraité doit anticiper :
- l’inflation ;
- les dépenses de santé ;
- le coût de sa complémentaire santé ;
- l’adaptation éventuelle de son logement ;
- une aide à domicile ;
- la perte d’autonomie ;
- et éventuellement l’entrée en EHPAD.
Son capital n’est donc pas « de l’argent qui dort ».
C’est aussi son assurance contre les trente prochaines années.
100 000 € à la retraite, ce n’est pas une fortune
L’exemple de l’EHPAD est particulièrement révélateur.
Selon la CNSA, en 2024, le prix mensuel moyen d’une chambre individuelle en hébergement permanent atteignait environ :
- 2 164 € par mois dans les établissements habilités à l’aide sociale ;
- 3 128 € par mois dans ceux qui ne le sont pas.
Et ces prix avaient encore progressé de 4 % en un an, davantage que l’inflation de 2024.
Évidemment, des aides existent et chaque situation est différente.
Mais ces chiffres permettent de comprendre une chose essentielle :
100 000 € d’épargne à 70 ans ne font pas de vous un riche.
Cela peut simplement constituer la sécurité financière permettant de faire face à plusieurs années difficiles.
Et dans un couple, le risque peut évidemment concerner les deux personnes.
Demander à ces retraités de transmettre précocement leur capital sous prétexte d’optimisation fiscale revient à leur demander de prendre un risque sur leur propre fin de vie.
Et si vous avez donné il y a dix ans, mauvaise nouvelle
Il existe par ailleurs un point fiscal fondamental que beaucoup de Français connaissent mal.
L’abattement de 100 000 € entre un parent et un enfant se renouvelle tous les 15 ans.
Supposons qu’un père donne 100 000 € à son enfant à 65 ans.
Il utilise entièrement son abattement.
Il décède dix ans plus tard à 75 ans.
Les quinze années ne sont pas écoulées.
L’abattement utilisé lors de cette donation n’est donc pas redevenu disponible pour la succession. L’administration tient compte des donations réalisées au cours de cette période.
Autrement dit :
donner ne fait pas apparaître magiquement un nouvel abattement au moment du décès.
Il faut avoir suffisamment anticipé.
Mais qui connaît quinze ans à l’avance sa date de décès ?
Et ce fameux conseil de « donner avant 70 ans » ?
Il faut également remettre de l’ordre dans une confusion très fréquente.
Il n’existe pas de règle générale disant que l’abattement de 100 000 € doit être utilisé avant 70 ans.
Cet abattement parent-enfant fonctionne indépendamment de ce seuil d’âge.
Les 70 ans sont surtout déterminants pour la fiscalité successorale de l’assurance-vie.
Pour les versements effectués avant 70 ans dans les conditions du régime actuel, chaque bénéficiaire peut notamment disposer d’un abattement de 152 500 € avant application du prélèvement spécifique.
Après 70 ans, les primes versées au-delà d’un abattement global de 30 500 € peuvent entrer dans le calcul des droits de succession, selon les règles applicables.
Il existe également le don familial de sommes d’argent permettant, sous conditions, de transmettre 31 865 € supplémentaires, mais le donateur doit alors avoir moins de 80 ans, et non 70 ans.
La fiscalité patrimoniale est donc déjà suffisamment complexe sans inventer des règles simplistes.
Le véritable problème : devoir choisir entre transmettre et se protéger
C’est ici que la proposition de la CFDT devient particulièrement contestable.
On pourrait dire au retraité :
Vous aviez quinze ans pour anticiper.
Très bien.
Mais quinze ans avant son décès, cette personne ne savait peut-être absolument pas :
- combien de temps elle vivrait ;
- combien coûterait sa santé ;
- quelle serait sa retraite en pouvoir d’achat réel ;
- si son conjoint deviendrait dépendant ;
- si elle devrait financer un EHPAD ;
- ou si elle devrait adapter sa maison.
Le comportement prudent consiste donc souvent à conserver son patrimoine.
Et c’est précisément ce comportement prudent que l’on viendrait pénaliser au décès avec une taxation dès le premier euro.
La logique devient étrange :
si vous donnez suffisamment tôt, vous pouvez optimiser.
Mais si vous préférez conserver votre argent parce que vous avez peur d’en avoir besoin pour votre vieillesse, l’État pourrait venir le taxer davantage à votre décès.
Où est exactement la justice sociale ?
L’assurance-vie montre aussi combien les règles peuvent évoluer
Il suffit d’observer l’histoire de l’assurance-vie française.
Certaines anciennes générations de contrats bénéficiaient de régimes successoraux particulièrement avantageux.
Pour les contrats souscrits avant le 20 novembre 1991, les capitaux correspondant à certaines primes versées avant le 13 octobre 1998 peuvent encore bénéficier d’une exonération totale au décès.
Depuis, les règles ont profondément évolué.
Les versements, les dates des contrats, l’âge au moment des versements et les montants transmis déterminent désormais la fiscalité applicable.
Et pendant la vie du contrat, les gains sont également concernés par la fiscalité et les prélèvements sociaux lors de leur perception selon les cas.
Précision importante : en 2026, les produits des contrats d’assurance-vie rachetables restent soumis aux prélèvements sociaux au taux de 17,2 %, et non 18,4 %. Le taux de droit commun de certains autres revenus du capital est passé à 18,6 % en 2026, mais l’assurance-vie rachetable fait partie des exceptions conservant le taux de 17,2 %.
L’objectif n’est pas de dire qu’il ne doit exister aucune fiscalité.
Il est de constater que la fiscalité patrimoniale a tendance à devenir toujours plus complexe, alors que les ménages doivent organiser des décisions sur plusieurs dizaines d’années.
Et pendant ce temps, le propriétaire doit aussi suivre les changements de règles
L’immobilier fournit exactement le même exemple.
Des propriétaires ont réalisé des travaux pour améliorer leur DPE et pouvoir continuer à louer leurs logements.
Puis le mode de calcul du DPE a été modifié au 1er janvier 2026.
Le coefficient de conversion de l’électricité a changé, et le Gouvernement estime qu’environ 850 000 logements ont pu sortir du statut de passoire énergétique grâce à cette seule modification méthodologique.
Le logement n’a pas nécessairement changé.
La règle, elle, a changé.
Cela ne rend évidemment pas inutile la rénovation énergétique.
Mais lorsqu’un ménage engage des milliers d’euros parce qu’une réglementation l’y pousse, il est en droit d’attendre un minimum de stabilité.
Le danger : créer deux mondes patrimoniaux
C’est finalement peut-être le principal problème de la multiplication des règles et des taxes.
Les ménages très fortunés continueront à se faire conseiller.
Ils anticiperont.
Ils utiliseront les mécanismes autorisés par la loi.
Ils organiseront leur patrimoine parfois plusieurs décennies avant la succession.
En revanche, le couple qui possède :
- une maison ;
- 80 000 ou 100 000 € d’épargne ;
- quelques placements ;
- et deux retraites ordinaires,
risque simplement de ne rien faire.
Parce qu’il aura peur de manquer.
Et c’est finalement sa succession qui sera la plus facile à taxer.
On risque donc de créer exactement l’inverse de l’objectif annoncé : une fiscalité extrêmement sophistiquée pour ceux qui disposent des moyens de l’organiser, et une fiscalité subie pour la classe moyenne.
La surtaxation finit par appauvrir ceux qui ne peuvent pas l’éviter
Il faut également accepter de poser une question plus générale.
À chaque difficulté budgétaire, la réponse peut-elle éternellement consister à trouver une nouvelle assiette fiscale ?
La maison.
Les revenus.
L’épargne.
Les placements.
La transmission.
La succession.
Le patrimoine.
À force d’additionner les prélèvements, on oublie parfois que le patrimoine d’une famille n’est pas apparu spontanément.
Il représente du travail passé, de l’épargne non consommée et parfois plusieurs décennies de crédit.
Une fiscalité excessive peut également produire des comportements contraires à ceux recherchés :
- moins d’épargne ;
- moins d’investissement ;
- davantage de consommation immédiate ;
- davantage d’optimisation fiscale ;
- davantage de mobilité des capitaux et des contribuables les plus aisés.
Et ceux qui restent avec le moins de possibilités d’arbitrage sont souvent les ménages intermédiaires.
Oui à un débat sur les très grandes successions. Non à l’amalgame.
On peut parfaitement considérer qu’une succession de 50 millions d’euros mérite un traitement fiscal différent de celle d’une maison familiale.
C’est même exactement à cela que devrait servir une fiscalité progressive.
Mais partir du principe qu’il faut taxer dès le premier euro revient à mélanger deux réalités qui n’ont pratiquement rien en commun.
L’enfant qui reçoit 50 millions d’euros ne perdra probablement pas le sommeil pour savoir s’il bénéficie ou non des 100 000 premiers euros d’abattement.
Pour celui qui hérite de la petite maison de ses parents, ces 100 000 € peuvent en revanche faire une différence considérable.
Voilà pourquoi la CFDT se trompe de cible.
Ce qu’il faut retenir
Le débat sur les inégalités patrimoniales est légitime.
Celui sur les très grandes successions l’est également.
Mais taxer les héritages dès le premier euro ne constitue pas nécessairement une réponse plus juste.
Cela pourrait surtout toucher des familles qui ont passé une vie à acheter leur résidence principale, payer leurs crédits, leurs impôts, leurs travaux et leurs taxes, puis qui ont conservé leurs économies à la retraite parce qu’elles ne savaient pas combien coûteraient leurs dernières années.
Dire à ces personnes qu’elles auraient simplement dû « donner plus tôt » est beaucoup trop facile.
On ne peut pas demander à un retraité de choisir entre protéger sa propre fin de vie et protéger la transmission à ses enfants.
La vraie justice fiscale devrait être capable de distinguer une petite maison familiale d’une fortune de plusieurs dizaines de millions d’euros.
Si elle ne le fait plus, alors ce n’est plus seulement la richesse exceptionnelle que l’on taxe.
C’est la constitution même d’un patrimoine par la classe moyenne que l’on finit par décourager.
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