Publié le 10 décembre 2025 à 18:30 — Mis à jour le 6 décembre 2025 à 08:00

À l’approche de l’entrée en vigueur de DAC 8, une rumeur enfle : « Dès le 1er janvier, le fisc pourra consulter toutes vos transactions en cryptomonnaies. »
L’affirmation circule partout. Elle est anxiogène… et partiellement fausse.

La huitième directive européenne relative à la coopération administrative (DAC 8), adoptée en 2023, marque un tournant majeur dans la lutte contre la fraude fiscale liée aux crypto-actifs. Mais son fonctionnement est plus subtil qu’on ne le croit. Certaines plateformes seront dans le radar, d’autres resteront hors de portée. Et surtout, les effets concrets ne se feront sentir qu’à partir de 2026.

Voici tout ce qu’il faut comprendre, sans approximation, pour anticiper ce changement majeur.

.


DAC 8 : que prévoit réellement la directive ?


.

À partir du 1er janvier 2026, les plateformes dans le champ de DAC 8 devront transmettre automatiquement à leur administration fiscale nationale – avec échange entre États membres – une série d’informations :

Informations obligatoires transmises

  • identité du client (nom, adresse, date de naissance)

  • nombre et nature des transactions

  • type de crypto-actifs transférés

  • valeur des transactions en euros

  • adresses des comptes utilisés

Cette transmission vise un objectif clair : suivre les flux transfrontaliers de crypto-actifs et détecter les non-déclarations de comptes étrangers.

Contrairement à ce que certains affirment, le fisc français n’aura PAS un accès direct et permanent aux opérations quotidiennes réalisées par un particulier français sur une plateforme française.

.


Une directive… mais une asymétrie importante


.

DAC 8 repose sur un principe simple : les États membres s’échangent entre eux les informations collectées sur leurs résidents.

Ce que cela signifie concrètement pour les Français :

✔ Plus de visibilité sur les comptes étrangers

Le fisc français pourra facilement savoir qu’un contribuable détient :

  • un portefeuille crypto chez Binance (opérant depuis l’UE),

  • un compte chez Bitstamp, Coinbase Ireland, Kraken Europe, etc.

Si ce portefeuille n’a pas été déclaré (obligation déjà existante via le formulaire 3916-bis), le contribuable s’expose à :

  • 750 € d’amende par compte non déclaré,

  • 1 500 € si la valeur excède 50 000 €,

  • un redressement pour dissimulation,

  • majoration possible de 80 %.

✘ Mais peu d’informations sur les comptes français

Les plateformes françaises (PSAN enregistrés à l’AMF) n’ont aucune obligation DAC 8 de transmettre automatiquement les données transactionnelles de leurs propres clients à la DGFiP.

Le Conseil des prélèvements obligatoires (CPO), rattaché à la Cour des comptes, souligne clairement cette asymétrie.

« Avec DAC 8, la DGFiP aura plus de visibilité sur les portefeuilles détenus à l’étranger que sur ceux hébergés par les plateformes françaises. »

La France reste libre – ou non – d’imposer des obligations déclaratives supplémentaires à ses propres prestataires.

/.


Vers un “FICOBA des cryptos” ?


/

Le CPO appelle à aller plus loin. Il propose la création d’un fichier national recensant tous les portefeuilles crypto des résidents français, à l’image de FICOBA pour les comptes bancaires.

Objectifs :

  • détecter les anomalies déclaratives

  • identifier les actifs saisissables en cas de dettes fiscales

  • renforcer la lutte contre la fraude

Mais plusieurs obstacles juridiques se dressent.

L’obstacle RGPD / CNIL

Contrairement à un compte bancaire, un portefeuille crypto peut révéler beaucoup plus que :

  • l’identité

  • le numéro de compte

Il pourrait révéler :

  • les transactions

  • les soldes

  • la nature précise des placements

Un haut fonctionnaire interrogé par Les Échos résume :

« Je ne pense pas que la CNIL autoriserait un accès direct aux transactions et aux soldes de tous les Français détenteurs de crypto-actifs. »

DAC 8 contourne en partie cet obstacle, car il s’agit d’un traité international anti-fraude. Mais toute extension nationale serait plus difficile à justifier juridiquement.

/


Des zones d’ombre persistantes : qui échappera au radar ?


/

Même avec DAC 8, la traçabilité restera incomplète. Trois cas majeurs échapperont au système :

1. Les portefeuilles auto-hébergés (Ledgers, Trezor, Metamask…)

Sans intermédiaire, il n’existe aucun tiers capable de transmettre les informations.
DAC 8 n’a aucun moyen de remonter directement jusqu’au détenteur.

Le CPO propose donc une obligation de notification au-delà d’un certain seuil.
Rien n’est encore décidé.

2. Les plateformes hors UE non coopératives

Exemples :

  • plateformes basées à Hong Kong, Singapour, Dubaï,

  • nouveaux acteurs opérant depuis des juridictions non coopératives.

Elles ne répondent pas aux demandes européennes.
Le fisc ne pourra pas récupérer ces informations.

3. Les opérations purement crypto-à-crypto

Même si elles peuvent générer une plus-value imposable lors de cessions futures, elles ne sont pas directement visibles dans les données transmises, sauf conversion vers une monnaie fiat.

/


Un niveau de fraude estimé très élevé


/

Le CPO met en lumière un décalage massif :

➤ Estimation Chainalysis (2021)

Plus-values crypto réalisées en France : 3,5 milliards €

➤ Déclarations DGFiP (2021)

Plus-values imposables déclarées : 400 millions €

L’écart est spectaculaire.

Même en tenant compte des transactions crypto-à-crypto non imposables, il reste évident qu’une part significative des gains échappe encore à la fiscalité.

/


Rappel : quand les plus-values crypto sont-elles imposables ?


/

Le fait générateur est très clair en France :

🧩 Une plus-value n’est imposable que lorsqu’il y a conversion :

  • en euros

  • en biens ou services

Les échanges crypto-à-crypto ne déclenchent pas d’impôt.
L’investisseur est imposé à la flat tax de 30 % (PFU), sauf option pour le barème.

/


Ce qui change pour vous — synthèse pratique


/

✔ Si vous utilisez Binance, Kraken EU, Coinbase Ireland…

➡ Votre portefeuille sera automatiquement transmis au fisc français.
➡ Si vous ne déclarez pas vos comptes, vous serez détecté.

✔ Si vous utilisez une plateforme française (PSAN AMF)

➡ Pas de transmission automatique au fisc français… pour l’instant.

✔ Si vous utilisez Metamask, Ledger, Trezor…

➡ Aucune transmission automatique.
➡ Une future obligation de déclaration manuelle pourrait apparaître.

✔ Si vous utilisez une plateforme hors UE non coopérative

➡ Vous restez (pour l’instant) dans un angle mort.
➡ Mais attention : en cas de contrôle, les sanctions sont lourdes.

/


Conclusion : DAC 8 est un tournant, mais pas la surveillance totale annoncée


/

La directive DAC 8 ne donne pas au fisc un accès illimité à toutes les transactions crypto des Français.
Elle renforce massivement la coopération internationale et la visibilité sur les portefeuilles étrangers, mais laisse encore de nombreux angles morts.

Ce texte marque néanmoins une évolution structurante :

  • la crypto devient totalement intégrée au champ du contrôle fiscal européen,
  • la traçabilité progresse,
  • la dissimulation devient plus risquée.

Pour les investisseurs en crypto-actifs, l’ère de l’opacité touche clairement à sa fin — mais pas aussi brutalement que certains le prétendent.