Publié le 29 May 2026 à 17:30 — Mis à jour le 26 May 2026 à 21:19

Deux secteurs, une même question patrimoniale

L’image est claire : les marchés actions battent des records, et deux secteurs reviennent au centre du jeu boursier mondial : la technologie et l’énergie. D’un côté, la technologie profite de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs, des infrastructures cloud, des logiciels, de la cybersécurité et de la course aux gains de productivité. De l’autre, l’énergie bénéficie des tensions géopolitiques, de la remontée du prix du pétrole, de la demande mondiale, de la rareté stratégique et du besoin de sécuriser les approvisionnements.

Mais pour un épargnant, la vraie question n’est pas de savoir si ces secteurs ont déjà monté. La vraie question est : faut-il encore les acheter maintenant, alors qu’ils ont déjà fortement contribué aux records boursiers ?

C’est là que l’analyse patrimoniale doit être plus fine que le simple constat de performance. Un secteur qui monte n’est pas forcément trop cher. Mais un secteur qui concentre une grande partie de la hausse devient plus risqué, parce que les attentes du marché sont plus élevées. En Bourse, le danger ne vient pas toujours des mauvaises entreprises. Il vient souvent des très bonnes entreprises achetées trop cher.

La technologie : le moteur principal des records américains

Depuis le début de l’année 2026, la technologie américaine est redevenue le grand moteur des marchés. Reuters indiquait début mai que le S&P 500 et le Nasdaq avaient atteint de nouveaux records, portés par les valeurs liées à l’intelligence artificielle et par des résultats trimestriels solides. Sur l’année, le S&P 500 progressait alors d’environ 8 %, tandis que le Nasdaq gagnait 13 %. Le même jour, l’indice technologique du S&P 500 avançait de 2,7 %, et l’indice des semi-conducteurs de Philadelphie affichait une progression spectaculaire au deuxième trimestre.

La raison est simple : les investisseurs ne paient pas seulement une mode. Ils paient une croissance bénéficiaire réelle. FactSet indiquait, dans son point du 8 mai 2026, que 89 % des entreprises du S&P 500 avaient déjà publié leurs résultats du premier trimestre, avec 84 % de surprises positives sur les bénéfices. Le taux de croissance bénéficiaire agrégé du S&P 500 ressortait alors à 27,7 %, le plus haut niveau depuis le quatrième trimestre 2021 si ce chiffre se confirmait. Les secteurs menant la croissance étaient notamment la technologie de l’information, les services de communication, les matériaux et la consommation discrétionnaire.

Autrement dit, la hausse de la tech n’est pas seulement alimentée par une narration autour de l’intelligence artificielle. Elle est aussi soutenue par des profits, des marges, des carnets de commandes et une demande d’infrastructures numériques. Les grands groupes capables de vendre des puces, des serveurs, du cloud, des logiciels ou des services liés à l’IA deviennent les fournisseurs d’une nouvelle révolution industrielle.

Mais c’est précisément là que le risque apparaît.

Le risque de concentration : quand quelques valeurs portent tout le marché

La technologie est devenue tellement puissante qu’elle pèse désormais sur l’ensemble des indices. C’est un avantage quand elle monte. C’est un risque quand elle corrige.

Reuters rappelait en mai 2026 que la concentration du marché américain était devenue historiquement élevée. Selon les éléments cités dans l’analyse, les grandes valeurs technologiques avaient représenté une part très importante des performances du S&P 500 l’an dernier, et une grande partie de la hausse attendue des bénéfices du premier trimestre provenait de la technologie et des services de communication.

Pour un investisseur patrimonial, cette concentration pose une question essentielle : quand on achète un ETF S&P 500 ou Nasdaq, croit-on vraiment acheter une exposition diversifiée à l’économie américaine, ou achète-t-on surtout une forte exposition à quelques géants technologiques ?

Ce n’est pas forcément mauvais. Les leaders actuels sont souvent rentables, mondiaux, peu endettés, puissants en cash-flow et dominants sur leurs marchés. Mais cela oblige à être lucide. Un portefeuille trop exposé à la technologie américaine devient dépendant d’un nombre limité de sociétés, d’un thème central — l’intelligence artificielle — et d’un niveau d’exigence très élevé de la part des investisseurs.

Le risque n’est pas que l’IA disparaisse. Le risque est que les profits futurs soient déjà largement intégrés dans les cours.

L’énergie : valeur cyclique, valeur géopolitique, valeur inflation

L’énergie joue un rôle très différent. La technologie est achetée pour la croissance future. L’énergie est souvent achetée pour le cash-flow, les dividendes, la protection contre l’inflation et l’exposition aux tensions géopolitiques.

En 2026, le secteur a retrouvé une importance particulière avec le conflit au Moyen-Orient et les inquiétudes sur les routes d’approvisionnement. Reuters indiquait que le Brent était remonté au-dessus de 100 dollars le baril début mai, dans un contexte de craintes autour du détroit d’Ormuz, route stratégique pour le pétrole et le gaz naturel liquéfié.

FactSet soulignait également que le conflit au Moyen-Orient avait poussé le WTI au-dessus de 100 dollars le baril pour la première fois depuis 2022, ce qui apportait un soutien direct aux revenus des producteurs pétroliers. Les analystes anticipaient alors une croissance bénéficiaire supérieure à 35 % pour le secteur de l’énergie sur les quatre trimestres suivants.

L’énergie est donc redevenue un secteur de rendement, de protection et de sensibilité macroéconomique. Quand les tensions géopolitiques montent, les prix de l’énergie peuvent grimper. Quand les prix de l’énergie montent, certaines sociétés pétrolières ou parapétrolières améliorent leurs marges. Et quand l’inflation repart, les investisseurs recherchent parfois les actifs réels, les matières premières et les entreprises capables de répercuter les hausses de prix.

Mais là aussi, le risque est réel. L’énergie reste cyclique. Elle dépend du prix du pétrole, du gaz, des décisions de l’OPEP, de la demande chinoise, des tensions militaires, des politiques climatiques, des investissements dans la transition énergétique et de la fiscalité. Acheter l’énergie après une forte hausse du pétrole peut fonctionner si les prix restent élevés. Cela peut aussi devenir douloureux si les tensions se calment et que les cours corrigent.

Technologie et énergie : deux moteurs opposés mais complémentaires

Ce qui rend le sujet intéressant, c’est que la technologie et l’énergie ne répondent pas aux mêmes logiques.

La technologie est un pari sur la croissance, l’innovation, l’augmentation de la productivité et la domination de quelques plateformes mondiales. Elle est sensible aux taux d’intérêt, car une partie de sa valeur repose sur des bénéfices futurs. Plus les taux sont élevés, plus ces bénéfices futurs sont actualisés sévèrement. À l’inverse, si les taux baissent ou si les profits dépassent les attentes, les valeurs technologiques peuvent encore surprendre positivement.

L’énergie est davantage un pari sur le cycle, les prix des matières premières, la rareté, l’inflation et la géopolitique. Elle peut mieux résister lorsque les prix du pétrole montent, mais elle peut souffrir si la croissance mondiale ralentit ou si les prix de l’énergie se détendent.

Dans un portefeuille, les deux secteurs peuvent donc jouer des rôles complémentaires. La tech apporte du potentiel de croissance. L’énergie apporte parfois du rendement, de la couverture contre l’inflation et une diversification sectorielle. Mais les deux ne doivent pas être achetés de la même manière, ni pour les mêmes raisons.

Pourquoi l’Europe reste moins bien positionnée

La dynamique est moins favorable pour l’Europe, et ce n’est pas seulement une question de moral de marché. C’est une question de composition sectorielle. Les indices américains sont beaucoup plus exposés aux géants de la technologie, aux semi-conducteurs, au cloud, aux logiciels, à l’IA et aux plateformes mondiales. L’Europe, elle, reste davantage exposée aux banques, à l’industrie, au luxe, à la santé, à l’automobile, à l’énergie traditionnelle et aux biens d’équipement.

Reuters indiquait fin mai que le STOXX 600 avait rattrapé ses pertes liées au conflit au Moyen-Orient et terminé à son plus haut niveau depuis plus de deux mois. Mais l’agence rappelait aussi que l’indice européen avait globalement pris du retard sur les marchés américains et asiatiques, notamment en raison de sa plus faible exposition aux grandes valeurs liées à l’intelligence artificielle et des inquiétudes liées à l’inflation énergétique.

Cela ne veut pas dire que l’Europe est sans intérêt. Le même article notait que le secteur technologique européen avait progressé de plus de 25 % sur le trimestre, porté notamment par des acteurs comme ASML ou Schneider Electric.

Mais la profondeur de la tech européenne n’est pas comparable à celle des États-Unis. L’Europe possède de très belles sociétés technologiques, industrielles et d’automatisation, mais elle n’a pas la même masse de méga-capitalisations numériques. Pour l’investisseur, cela signifie une chose simple : acheter “l’Europe” ne donne pas la même exposition à l’IA qu’acheter les États-Unis ou le Nasdaq. La diversification géographique ne suffit pas. Il faut aussi regarder la diversification sectorielle.

Le piège : acheter les records comme si le risque avait disparu

Les records boursiers créent toujours une illusion. Ils donnent l’impression que le marché valide une trajectoire sans accident. Pourtant, les records sont souvent accompagnés d’un niveau d’exigence plus élevé. Lorsque les bénéfices sont bons, les cours montent. Mais lorsque les cours montent vite, les investisseurs exigent ensuite encore plus de croissance.

C’est particulièrement vrai pour la technologie. Si une entreprise publie une croissance spectaculaire mais que le marché attendait encore mieux, l’action peut baisser. Une bonne entreprise peut donc décevoir, non parce qu’elle va mal, mais parce que les attentes étaient excessives.

Reuters soulignait d’ailleurs que malgré l’optimisme sur les résultats, certaines entreprises technologiques avaient été lourdement sanctionnées après des prévisions jugées décevantes ou des annonces mal accueillies.

C’est un point patrimonial essentiel. Acheter un secteur après une forte hausse demande plus de discipline. Il faut accepter que le rendement futur puisse être inférieur au rendement passé. Il faut aussi accepter la volatilité. La technologie peut corriger fortement. L’énergie peut se retourner brutalement. Et les marchés peuvent passer d’un récit dominant à un autre en quelques semaines.

Que doit faire un épargnant avec ces deux secteurs ?

La première règle est de ne pas confondre conviction et concentration. Croire à la technologie ne signifie pas mettre tout son PEA, son assurance-vie ou son compte-titres sur les mêmes valeurs américaines. Croire à l’énergie ne signifie pas acheter uniquement des majors pétrolières ou des parapétrolières.

La deuxième règle est de distinguer l’exposition directe et l’exposition indirecte. Beaucoup d’épargnants sont déjà fortement exposés à la technologie sans le savoir, simplement parce qu’ils détiennent un ETF S&P 500, MSCI World ou Nasdaq. Ces indices contiennent déjà une part importante de grandes valeurs technologiques. Ajouter encore des fonds IA, des titres de semi-conducteurs ou des actions de méga-capitalisations peut créer une surexposition.

La troisième règle est de regarder les valorisations. Une entreprise exceptionnelle peut devenir un mauvais investissement si elle est achetée trop cher. À l’inverse, une entreprise cyclique moins glamour peut offrir une meilleure marge de sécurité si elle est achetée à un prix raisonnable, avec des bénéfices solides et un dividende soutenable.

La quatrième règle est de raisonner par rôle patrimonial. La technologie peut être une poche de croissance à long terme. L’énergie peut être une poche cyclique, de rendement ou de protection partielle contre l’inflation. Mais aucune des deux ne doit remplacer une allocation diversifiée.

Assurance-vie, PEA, compte-titres : où loger ces thématiques ?

Pour un épargnant français, le choix de l’enveloppe compte autant que le choix du secteur.

Le PEA peut accueillir certaines actions européennes et certains ETF éligibles. Il peut donc être intéressant pour des valeurs technologiques européennes, des ETF actions éligibles ou certains grands groupes industriels exposés à l’électrification, à l’automatisation ou aux semi-conducteurs. Mais il ne permet pas d’acheter directement toutes les grandes valeurs américaines.

L’assurance-vie peut donner accès à des unités de compte internationales, à des fonds sectoriels, à des ETF selon les contrats, à des fonds thématiques ou à des fonds diversifiés. Elle peut être utile pour intégrer progressivement une exposition technologie ou énergie dans une allocation plus large, à condition de surveiller les frais.

Le compte-titres ordinaire offre l’univers le plus large : actions américaines, ETF mondiaux, valeurs énergétiques, semi-conducteurs, producteurs de pétrole, utilities, infrastructures. Mais il est fiscalement moins favorable dans beaucoup de cas, notamment sur les dividendes et plus-values.

La vraie question n’est donc pas seulement “quoi acheter ?” mais aussi “dans quelle enveloppe, avec quels frais, quelle fiscalité et quel horizon ?”

Trois erreurs à éviter

La première erreur consiste à acheter la technologie uniquement parce qu’elle a déjà monté. C’est le comportement classique de l’investisseur qui arrive après la bataille, attiré par les records. Il achète le thème le plus populaire au moment où tout le monde en parle. Ce n’est pas toujours perdant, mais c’est rarement la meilleure méthode.

La deuxième erreur consiste à acheter l’énergie comme si le pétrole devait rester éternellement au-dessus de 100 dollars. Les prix élevés attirent l’offre, détruisent parfois une partie de la demande et peuvent se normaliser si les tensions géopolitiques se calment. L’énergie peut offrir du rendement, mais elle reste cyclique.

La troisième erreur consiste à croire que l’Europe est forcément en retard donc bon marché. Certaines valeurs européennes sont attractives, mais d’autres subissent une croissance plus faible, des marges plus limitées, une exposition industrielle cyclique ou une pression réglementaire plus forte. L’Europe peut être intéressante, mais elle doit être sélectionnée, pas achetée mécaniquement.

La bonne approche patrimoniale : ne pas courir derrière le marché

Face à des marchés au plus haut, la meilleure réponse n’est pas forcément de rester à l’écart. Mais ce n’est pas non plus d’acheter massivement d’un seul coup.

Pour un investisseur qui n’est pas encore exposé, une entrée progressive peut être plus rationnelle. Cela permet de lisser le point d’entrée, de réduire le risque émotionnel et d’éviter d’investir toute la somme juste avant une correction. Pour un investisseur déjà exposé, la bonne question est plutôt : faut-il rééquilibrer ? Si la technologie a beaucoup monté dans le portefeuille, elle représente peut-être une part trop importante. Prendre une partie des gains pour revenir à une allocation cible peut être plus intelligent que de renforcer encore.

Pour l’énergie, la méthode doit être encore plus disciplinée. Il faut distinguer les majors intégrées, les producteurs, les parapétrolières, les infrastructures, les utilities, les renouvelables et les valeurs liées à l’électrification. Toutes ne réagissent pas de la même manière aux prix du pétrole ou aux taux d’intérêt.

Conclusion : les records ne sont pas une raison d’acheter, mais un signal à analyser

L’énergie et la technologie alimentent bien les records boursiers. Mais elles ne le font pas pour les mêmes raisons. La technologie monte parce que l’IA transforme les anticipations de croissance, les marges et les profits des grands acteurs. L’énergie résiste ou progresse parce que le pétrole, le gaz, les tensions géopolitiques et l’inflation redonnent de la valeur aux actifs réels et aux cash-flows.

Pour un épargnant, ces deux secteurs peuvent avoir leur place. Mais ils doivent être intégrés dans une stratégie, pas achetés par réflexe. La technologie doit rester une poche de croissance maîtrisée. L’énergie doit être vue comme une poche cyclique et géopolitique, pas comme une garantie de rendement.

La vraie question patrimoniale n’est pas : “faut-il acheter la tech ou l’énergie ?” La vraie question est : quelle part de mon patrimoine est déjà exposée à ces moteurs, quel risque suis-je prêt à accepter, et dans quelle enveloppe fiscale dois-je les loger ?

Les records boursiers attirent les investisseurs. Mais le patrimoine se construit rarement en courant derrière les records. Il se construit en comprenant ce qui les provoque, ce qui peut les prolonger, et ce qui pourrait les casser.