Publié le 2 février 2026 à 07:30 — Mis à jour le 1 février 2026 à 19:47

Le futur dispositif Jeanbrun, présenté comme un statut fiscal transitoire du bailleur privé, ambitionne officiellement de relancer l’investissement locatif dans un contexte de crise du logement, de durcissement réglementaire et de tension sur les rendements. Pourtant, à ce stade, son architecture laisse apparaître de profondes fragilités structurelles, au point de faire craindre une reproduction des limites du dispositif Pinel, sous une forme techniquement plus complexe, mais économiquement tout aussi restrictive.

Comme le résume Eric Allouche, directeur exécutif du réseau ERA Immobilier, « les niveaux d’incitation proposés apparaissent encore modestes au regard des contraintes économiques, financières et réglementaires qui pèsent aujourd’hui sur l’investissement locatif privé ». Cette analyse souligne le décalage croissant entre l’intention politique et la réalité des arbitrages patrimoniaux.


Un mécanisme d’amortissement qui rappelle les logiques du Pinel

Le cœur du dispositif repose sur un mécanisme d’amortissement fiscal appliqué aux biens anciens, modulé selon l’effort consenti sur les loyers et la performance énergétique atteinte. En théorie, ce système vise à encourager la rénovation lourde et la modération locative.

Dans les faits, il s’apparente à un « Pinel bis » sans zonage, où la réduction d’impôt directe est remplacée par une optimisation du revenu imposable. Or, cette substitution ne change pas fondamentalement l’équation économique :

  • la rentabilité brute reste comprimée,

  • le risque réglementaire demeure élevé,

  • le capital immobilisé est important,

  • la liquidité reste faible.

L’avantage fiscal ne constitue donc pas un moteur suffisant pour compenser la dégradation structurelle du couple rendement/risque de l’investissement locatif privé.


L’exclusion des maisons : une incohérence majeure pour la rénovation

L’une des faiblesses les plus problématiques du dispositif réside dans l’exclusion totale des maisons individuelles. Or, ce segment constitue historiquement le principal gisement de rénovation énergétique lourde en France.

Le régime d’amortissement est conditionné à :

  • des travaux représentant au moins 30 % du prix d’acquisition,

  • l’atteinte d’un DPE A ou B après rénovation,

  • une transformation quasi assimilable à du neuf.

Sur une maison ancienne, ces objectifs sont coûteux mais techniquement envisageables. Sur un appartement en copropriété, ils deviennent, dans la majorité des cas, irréalistes.


La contrainte énergétique en copropriété : un verrou structurel

Comme l’explique Thierry Abriat, directeur général de illiCO travaux, « dans un immeuble, un propriétaire n’est pas maître de son destin énergétique ».

L’amélioration de la performance d’un logement collectif dépend :

  • de l’isolation extérieure,

  • des parties communes,

  • des systèmes collectifs,

  • des décisions de copropriété,

  • du vote des travaux.

Isoler un lot individuel par l’intérieur ne permet généralement pas de supprimer les ponts thermiques, ni d’optimiser les équipements collectifs. L’exigence d’un DPE A ou B apparaît ainsi largement déconnectée des contraintes opérationnelles du parc ancien.

En pratique, le dispositif favorise mécaniquement les biens déjà performants, au détriment de ceux nécessitant réellement une rénovation profonde.


Un niveau d’exigence incompatible avec la réalité économique

Atteindre une étiquette A ou B en rénovation lourde correspond aujourd’hui à un niveau d’excellence rarement accessible sans restructuration globale du bâti. Or, ce niveau suppose :

  • isolation par l’extérieur,

  • remplacement complet des menuiseries,

  • refonte du chauffage,

  • rénovation des toitures,

  • traitement des réseaux,

  • parfois restructuration des volumes.

Ces opérations dépassent fréquemment 1 500 à 2 000 € par m². Rapportées à la valeur vénale de nombreux biens anciens en zones intermédiaires, elles annihilent mécaniquement la rentabilité.

La proposition de certains professionnels de ramener :

  • l’enveloppe travaux à 20 %,

  • l’objectif à un DPE C,

  • ou à un gain de deux classes,

apparaît économiquement beaucoup plus cohérente.


Maisons neuves : un levier territorial ignoré

L’exclusion des maisons neuves constitue une autre incohérence stratégique. Certes, leur intégration aurait nécessité un zonage fin, mais leur rôle dans les dynamiques territoriales est central.

Comme le rappelle le groupe Hexaom, leader français de la construction individuelle, la capacité à loger rapidement les salariés conditionne directement l’attractivité économique des territoires.

Une maison individuelle peut être livrée en moins de 18 mois, contre 3 à 4 ans pour un programme collectif. Dans les zones de réindustrialisation, de revitalisation rurale ou de relocalisation logistique, ce facteur temps est déterminant.

En excluant ce segment, le dispositif se prive d’un outil d’ajustement rapide de l’offre locative.


Un rendement locatif structurellement sous pression

Au-delà des aspects techniques, le problème fondamental demeure économique. L’investissement locatif privé est aujourd’hui confronté à une triple contrainte :

  1. Financière
    Taux encore élevés, exigences bancaires renforcées, apport plus important.

  2. Réglementaire
    DPE, plafonnements, normes, interdictions progressives de location.

  3. Fiscale
    Pression sur les revenus fonciers, complexité croissante, instabilité des dispositifs.

Dans ce contexte, l’amortissement proposé par Jeanbrun améliore marginalement la fiscalité, sans restaurer une rentabilité nette compétitive face à d’autres classes d’actifs (assurance-vie, private equity, SCPI, obligations, fonds patrimoniaux).


Un risque de désaffection durable des investisseurs privés

L’histoire récente montre que les dispositifs mal calibrés produisent des effets pervers :

  • concentration géographique,

  • inflation artificielle des prix,

  • qualité moyenne des biens,

  • dépendance fiscale,

  • retrait massif après extinction du dispositif.

Le Pinel en a fourni une illustration parfaite. Jeanbrun, dans sa version actuelle, risque de reproduire ce schéma, avec une complexité supplémentaire et une efficacité économique incertaine.

À défaut d’un ajustement rapide, le marché pourrait assister à :

  • une poursuite de la désaffection des particuliers,

  • un recul de l’offre locative privée,

  • une pression accrue sur le parc social,

  • une rigidification durable du marché.


Conclusion : un dispositif techniquement ambitieux, stratégiquement incomplet

Le dispositif Jeanbrun part d’un constat juste : le logement privé est indispensable à l’équilibre du marché. Mais sa construction actuelle souffre d’un excès de normativité et d’un déficit de réalisme économique.

En l’état, il cumule trois faiblesses majeures :

  • des critères énergétiques excessifs,

  • une exclusion injustifiée des maisons,

  • une incitation financière insuffisante.

Sans révision rapide de ces paramètres, Jeanbrun risque de devenir un outil fiscal marginal, incapable d’enrayer la crise locative, et surtout inadapté aux contraintes réelles des investisseurs privés.

Le véritable enjeu n’est plus d’ajouter un dispositif, mais de reconstruire un cadre durable, stable et économiquement viable pour l’investissement locatif français.