Depuis plus d’un siècle, le dollar occupe une place centrale dans le système financier international. Mais plusieurs signaux convergents indiquent qu’un basculement pourrait s’amorcer. Entre tensions géopolitiques, réindustrialisation forcée des États-Unis et montée en puissance des économies asiatiques, un nouveau paysage monétaire se dessine. Une évolution que Thibault Delahaye, président de Delahaye Capital, qualifie de « changement de paradigme inexorable ».
Le dollar, un siècle de domination mondiale
L’hégémonie du dollar ne doit rien au hasard. Elle s’est imposée au fil de plusieurs ruptures historiques majeures.
Au début du XXᵉ siècle, les États-Unis – restés à l’écart des destructions de la Première Guerre mondiale – attirent déjà des flux massifs de capitaux européens. La crise des années 1930 puis l’abandon progressif de l’étalon-or par les grandes puissances renforcent cette dynamique.
La Seconde Guerre mondiale consacre définitivement la domination américaine. Les accords de Bretton Woods (1944) font du dollar la monnaie pivot du nouveau système monétaire international. Même la fin de la convertibilité or en 1971 n’entame pas cette suprématie.
Les années 1990-2000 renforcent encore cet équilibre : l’ouverture de la Chine, la chute de l’URSS et leur intégration au commerce mondial dopent l’afflux de capitaux vers les actifs américains, jugés les plus sûrs de la planète.
Cette attractivité historique a conduit, selon Thibault Delahaye, à une survalorisation chronique des actifs américains, souvent déconnectée de leurs fondamentaux.
Un monde multipolaire où l’hégémonie américaine s’effrite
Deux forces structurelles fragilisent désormais ce modèle.
1. La fragmentation géopolitique
La montée en puissance de la Chine redessine les rapports de force. Pékin développe ses propres circuits financiers, étend l’usage du yuan dans le commerce international et investit massivement dans les secteurs stratégiques.
Le monde glisse vers une multipolarité économique, où chaque bloc cherche à sécuriser son autonomie.
2. Le retour massif de l’État dans les économies développées
L’endettement public record, la montée des inégalités et l’exigence croissante de protection poussent les gouvernements occidentaux à intervenir davantage.
Dans ces contextes, les opinions publiques cherchent des responsables. Les années 2020 ont ainsi vu la résurgence d’un protectionnisme assumé, notamment aux États-Unis.
L’élection de Donald Trump en 2024 symbolise ce mouvement. Migrants, entreprises étrangères, accords commerciaux multilatéraux : tout devient cible d’un récit économique largement politique.
Trump 2.0 : un protectionnisme assumé qui bouleverse les équilibres
Le 7 août 2025, Washington franchit un cap historique. L’administration Trump impose des droits de douane de 15 % à 41 % sur plus de soixante pays, Union européenne comprise. Objectif affiché : reconstruire l’indépendance industrielle américaine et affaiblir un dollar jugé trop fort.
Depuis son retour au pouvoir, la monnaie américaine a déjà perdu 15 %, signe de la volonté politique d’en finir avec un dollar « trop cher » pour l’industrie nationale.
Jim Lighthizer, conseiller commercial de Trump, résumait cette stratégie dans le Financial Times :
« Nous ne faisons pas du commerce. Nous menons une guerre économique pour reconquérir notre indépendance industrielle. »
Mais ces mesures risquent d’alimenter une inflation structurelle, sous-estimée par les marchés, en raison de la hausse des coûts d’importation et de la diminution de la main-d’œuvre liée aux expulsions massives de migrants.
À long terme : la montée silencieuse des marchés asiatiques
Dans ce nouveau paysage, la Chine apparaît comme l’un des grands gagnants potentiels.
Le pays domine déjà plusieurs industries stratégiques :
automobile électrique,
robotique,
intelligence artificielle,
technologies vertes.
Pourtant, la Chine ne pèse que 3 % dans l’indice MSCI Monde, un écart considérable par rapport à son poids économique réel. Une sous-pondération que Thibault Delahaye attribue à des biais géopolitiques et aux restrictions américaines sur les investissements.
Selon Gavekal Research, l’économie chinoise entre dans une phase de “Disinflationary Boom”, caractérisée par une croissance robuste et une inflation modérée. Historiquement, cette configuration est associée à une performance moyenne de +27 % par an pour ses marchés, alors même que ses valorisations actuelles sont historiquement faibles.
Quels actifs réduire, lesquels privilégier ?
Dans ce contexte de renversement structurel, plusieurs tendances se dégagent.
À réduire
Dollar américain
Obligations US
Actions américaines
Grandes capitalisations surévaluées
À privilégier
Marchés émergents (Chine, Asie hors-Chine)
Europe
Petites et moyennes capitalisations
Style Value
Matières premières
Immobilier et infrastructures
Devises alternatives ou non corrélées
Selon Thibault Delahaye, ces allocations permettent d’anticiper le rééquilibrage mondial en cours plutôt que de le subir.
Conclusion : un basculement lent mais profond
La transition vers un nouvel ordre économique ne se fera pas en quelques mois. Elle sera progressive, heurtée, parfois chaotique. Mais elle est en marche.
Le monde glisse vers un système moins centré sur les États-Unis, plus fragmenté, plus politique, et traversé par des tensions inflationnistes durables. Dans ce contexte, la capacité des investisseurs à repositionner leurs allocations sera décisive.
L’histoire le montre : lorsque les flux mondiaux s’inversent, leurs effets sur les valorisations peuvent être massifs et s’étendre sur plusieurs années. Adapter sa stratégie aujourd’hui, c’est se donner la possibilité de tirer parti du monde qui vient, et non de celui qui disparaît.

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