L’introduction en Bourse de Ieva Group sur Euronext Growth Paris marque l’arrivée d’un acteur atypique de la beauty tech sur les marchés financiers. Derrière des marques grand public comme My Little Paris, L’Atelier du Sourcil ou IOMA Paris, le groupe fondé par Jean-Michel Karam ambitionne de lever environ 8 millions d’euros pour accélérer un développement déjà soutenu par quatre acquisitions en cinq ans.
Derrière le storytelling séduisant — personnalisation par l’IA, revenus récurrents par abonnement, communauté de 4 millions d’abonnés — se cache une opération financière qu’il convient d’analyser avec rigueur. Cette IPO s’adresse avant tout à des investisseurs capables de distinguer la promesse de la réalité comptable.
Un positionnement original, à la croisée de la tech et de la beauté
Jean-Michel Karam n’est pas un inconnu de la cote parisienne. Né au Liban en 1969, arrivé en France à 21 ans, docteur en micro-électronique, il a fondé MEMSCAP en 1997, un fabricant de capteurs de haute précision qu’il a introduit en Bourse sur Euronext en 2001 pour plus de 100 millions d’euros de valorisation. Il est également juré de l’émission « Qui veut être mon associé ? » sur M6 depuis 2024, ce qui lui confère une visibilité médiatique non négligeable.
Ce parcours d’ingénieur explique largement l’ADN de Ieva Group. Fondé en 2020, le groupe applique à la beauté des méthodes issues de la micro-mesure et de la donnée, avec un positionnement résumé en une formule volontiers répétée par son fondateur : la « Beautiful Longevity », soit la promesse de vieillir sans s’effacer grâce à des soins ultra-personnalisés.
Concrètement, Ieva Group s’est structuré autour de quatre piliers complémentaires. Le pôle beauté regroupe les marques premium IOMA, IOMA-R et Made with Care, 100 % fabriquées en France. Le pôle technologique s’appuie sur un portefeuille de 25 brevets, des outils de diagnostic cutané par intelligence artificielle et des objets connectés comme le bijou Twin-C, capable de mesurer l’exposition environnementale de son porteur. Le pôle expérience opère un réseau de 130 points de vente physiques, essentiellement sous les enseignes L’Atelier du Sourcil et Le Boudoir du Regard. Enfin, le pôle média, incarné par My Little Paris et ses 4 millions d’abonnés, assure le storytelling et l’engagement communautaire.
C’est cette architecture intégrée — de la donnée au produit, du diagnostic au point de vente, du contenu à l’abonnement — qui distingue Ieva Group des acteurs traditionnels de la cosmétique.
Une croissance spectaculaire, portée par les acquisitions
Le groupe affiche des chiffres de croissance impressionnants. Le chiffre d’affaires pro forma 2025 s’établit à 43,4 millions d’euros, soit plus du double des 19,4 millions réalisés un an plus tôt. Sur la période 2020-2025, la croissance annuelle moyenne atteint 70 %, un rythme remarquable.
Il convient toutefois de pondérer cette dynamique. L’essentiel de cette progression provient d’acquisitions successives, et non d’une croissance purement organique. L’Atelier du Sourcil a été racheté en 2020, Le Boudoir du Regard en 2021, le groupe Intuiskin (marques IOMA et Made with Care) en 2023, et My Little Paris au groupe TF1 en septembre 2025. Chaque intégration a mécaniquement gonflé le chiffre d’affaires consolidé.
Le modèle économique repose largement sur l’abonnement. En 2025, les revenus récurrents représentaient environ 60 % du chiffre d’affaires du groupe, dont 55 % provenant directement des abonnements (My Little Box, Gambettes Box, MyIEVA). La durée de vie moyenne d’un abonné dépasse 11 mois, contre 2,5 mois pour les box concurrentes selon le groupe. Ce modèle présente un avantage structurel : le besoin en fonds de roulement est négatif puisque la société encaisse avant de livrer.
Toutefois, le modèle de la « box » beauté a déjà connu plusieurs vagues d’engouement et de désaffection. La rétention à long terme reste un défi permanent dans ce secteur, et la capacité de Ieva Group à maintenir ses performances d’engagement au fur et à mesure de sa montée en échelle demeure à démontrer.
Des pertes encore significatives et un cash-burn à surveiller
Derrière la croissance du chiffre d’affaires, la réalité comptable est nettement moins flatteuse. L’EBITDA 2025 est ressorti négatif à -1,4 million d’euros. Le résultat net est lourdement déficitaire à -7,7 millions d’euros, grevé par 1,5 million d’euros d’amortissements d’écarts d’acquisition et 2,4 millions de charges exceptionnelles.
Sur le seul premier semestre 2025, la perte d’exploitation avant dotations aux amortissements et dépréciations des écarts d’acquisition atteignait -3,07 millions d’euros, pour une perte nette de -5,69 millions.
Le groupe brûle par ailleurs du cash de manière récurrente, avec un flux de trésorerie d’exploitation de -1,75 million d’euros en 2024 après -1,64 million en 2023. La trésorerie brute de 10,8 millions d’euros au 31 décembre 2025 et la trésorerie nette positive de 5,4 millions (après déduction de 5,3 millions de dettes financières) offrent un matelas de sécurité, mais l’horizon de rentabilité demeure incertain.
Les capitaux propres s’élèvent à 9,3 millions d’euros sur un total de bilan de 28,8 millions. La structure financière est donc encore fragile pour un groupe valorisé à 118,6 millions d’euros pré-opération (environ 127 millions post-money).
Une levée modeste mais structurée, sécurisée par Bpifrance
L’opération prévoit l’émission de 625 488 actions nouvelles au prix fixe de 12,79 euros, visant un produit brut d’environ 8 millions d’euros, soit un produit net estimé à 6,9 millions après frais. Il ne s’agit pas ici d’une méga-IPO comme ont pu l’être Galderma ou Puig en 2024, mais d’une opération de taille modeste, cohérente avec le profil Euronext Growth.
L’élément le plus structurant de l’opération est l’engagement de souscription de Bpifrance Investissement, via son tout nouveau fonds BlueSpring 1, à hauteur de 3 millions d’euros — soit environ 37,5 % de l’enveloppe totale. Ce fonds de 200 millions d’euros, entièrement dédié aux petites capitalisations françaises cotées, fait de Ieva Group son tout premier investissement. Bpifrance dispose en outre d’une option d’achat auprès de TF1 Social E-commerce lui permettant de doubler sa position dans les 12 mois suivant l’opération.
Ce soutien institutionnel est un signal rassurant, mais il convient de noter qu’il réduit d’autant la part de l’offre réellement disponible pour le marché. Le flottant initial sera donc limité, ce qui implique un risque de faible liquidité et de volatilité élevée pour les investisseurs particuliers.
L’actionnariat post-IPO reste concentré : Jean-Michel Karam conserve environ 18 % du capital, aux côtés de TF1 (25 %), Crédit Mutuel Innovation (24 %), Unilever (8,5 %), SEB et Reworld Media. L’ensemble de ces actionnaires historiques, représentant près de 80 % du capital, est soumis à un lock-up de 180 jours. Le groupe s’est toutefois engagé contractuellement à porter le flottant à au moins 30 % d’ici fin 2028.
Le titre est éligible au PEA, au PEA-PME et au dispositif 150-0 B ter du CGI, ce qui constitue un avantage fiscal notable pour les investisseurs particuliers français.
Objectifs financiers ambitieux : crédibles, mais tendus
Ieva Group vise un doublement de son chiffre d’affaires à l’horizon 2028, soit un objectif implicite d’environ 87 millions d’euros. Le passage à un EBITDA positif est attendu dès 2026.
Pour atteindre ces cibles, le groupe compte actionner deux leviers. D’une part, l’accélération de la croissance organique, en déployant ses technologies de diagnostic et de personnalisation à travers le réseau existant de 130 points de vente et la base communautaire de My Little Paris. D’autre part, la poursuite d’une stratégie d’acquisitions ciblées, y compris à l’international, avec l’ambition affichée de pénétrer le marché américain.
L’action cotée servira ici de « monnaie d’échange » pour financer des opérations de croissance externe de plus grande envergure. Le track record de quatre acquisitions en cinq ans démontre la capacité d’exécution de l’équipe, mais chaque nouvelle intégration comporte des risques d’exécution opérationnelle, de surpaiement et de dilution.
Le passage à la rentabilité suppose par ailleurs une maîtrise stricte des coûts dans un contexte où le groupe est encore en phase d’intégration de plusieurs entités récemment acquises. L’optimisation des synergies entre les quatre pôles — et notamment la capacité à croiser les bases de données clients entre My Little Paris, L’Atelier du Sourcil et IOMA — sera déterminante.
Valorisation implicite : un ratio P/S dans la moyenne basse du secteur
Au prix de 12,79 euros par action, Ieva Group affiche une capitalisation pré-money de 118,6 millions d’euros et une valorisation post-money d’environ 127 millions d’euros. Rapportée au chiffre d’affaires 2025 de 43,4 millions, cela implique un ratio prix/chiffre d’affaires (P/S) d’environ 2,7 fois.
Ce multiple se situe dans la moyenne basse des comparables du secteur beauty tech. À titre de référence, Perfect Corp, une société de beauty tech spécialisée dans la réalité augmentée et le diagnostic par IA, se traite autour de 2,2 fois le chiffre d’affaires pour un profil similaire (taille comparable, non rentable). ODDITY Tech, plateforme beauty tech israélienne en forte croissance mais rentable, affichait environ 4 fois le CA avant sa correction de -43 % en février 2026 liée à une alerte sur les coûts d’acquisition client. Galderma, acteur rentable et mature de la dermatologie, se paie logiquement bien plus cher, autour de 8 fois.
La comparaison la plus pertinente reste sans doute Perfect Corp, qui partage avec Ieva Group un profil de beauty tech en forte croissance mais encore déficitaire. Le ratio de 2,7 fois ne paraît pas excessif à première vue, mais il intègre déjà largement le scénario de croissance annoncé. Il y a peu de marge pour une déception opérationnelle.
Analyse sectorielle : un marché en plein essor, mais concurrentiel
Le segment de la beauty tech bénéficie de fondamentaux favorables. Selon Grand View Research, le marché mondial pesait 66,2 milliards de dollars en 2024 et devrait atteindre 173 milliards de dollars à l’horizon 2030, soit un taux de croissance annuel composé d’environ 18 %. Ce rythme est trois fois supérieur à celui du marché global de la beauté.
Cette accélération est portée par la convergence de plusieurs tendances structurelles : le développement de l’intelligence artificielle appliquée au diagnostic, la demande croissante de personnalisation, la digitalisation des parcours clients et la montée en puissance des modèles d’abonnement.
Ieva Group se positionne comme un pure player intégré sur cette chaîne de valeur, ce qui constitue un atout différenciant par rapport aux grands groupes cosmétiques (L’Oréal, Estée Lauder) qui abordent la beauty tech comme un complément à leur activité principale.
Toutefois, le secteur n’est pas sans risque. L’épisode ODDITY Tech en février 2026 — une chute de 43 % du cours après une alerte sur les coûts d’acquisition client — rappelle que la beauty tech n’est pas un secteur « indulgent » en Bourse. Les investisseurs sanctionnent rapidement tout écart entre promesse et exécution.
Gouvernance et taille : un profil entrepreneurial typique d’Euronext Growth
Ieva Group reste une entreprise jeune, créée il y a seulement cinq ans, fortement concentrée autour de la vision de son fondateur. Jean-Michel Karam cumule les fonctions de PDG d’Ieva Group et de directeur général de MEMSCAP, ce qui pose la question de la répartition de son temps et de son attention.
Le tour de table est de qualité (Bpifrance, TF1, Crédit Mutuel Innovation, Unilever, SEB), ce qui apporte un premier niveau de crédibilité institutionnelle. Mais la gouvernance reste celle d’une PME en construction, avec un historique de rentabilité inexistant et une structure encore en cours de consolidation.
C’est le profil typique des sociétés cotées sur Euronext Growth : potentiel élevé, mais risques de gouvernance et de liquidité supérieurs à ceux des valeurs du marché réglementé.
Risques principaux à ne pas sous-estimer
Investir dans Ieva Group, c’est accepter plusieurs risques significatifs qu’il serait imprudent de négliger.
Le risque d’exécution est le premier d’entre eux. Le groupe doit intégrer simultanément quatre acquisitions réalisées en cinq ans, tout en maintenant une croissance soutenue et en basculant vers la rentabilité. C’est un exercice périlleux, même pour des équipes expérimentées.
Le risque de rentabilité constitue un deuxième sujet de vigilance. La société n’a jamais dégagé de résultat positif et brûle du cash de manière récurrente. Le passage à un EBITDA positif dès 2026, promis aux investisseurs, n’est à ce stade qu’un objectif, pas un acquis.
Le risque de liquidité boursière est inhérent au profil Euronext Growth avec un flottant initial limité. Les volumes d’échanges pourraient rester faibles, rendant la sortie difficile pour les investisseurs souhaitant céder leurs titres rapidement.
Le risque de dilution est réel. Le groupe a explicitement indiqué vouloir utiliser l’action cotée comme monnaie d’échange pour de futures acquisitions, ce qui implique de probables augmentations de capital à venir.
Enfin, le risque sectoriel propre au modèle de la « box » par abonnement ne doit pas être ignoré. Ce segment a déjà connu plusieurs cycles d’engouement et de lassitude. La fidélisation à long terme des abonnés reste le nerf de la guerre.
Mon analyse globale : un dossier séduisant, mais encore spéculatif
Ieva Group est un dossier entrepreneurial de qualité. Le positionnement est original et clairement articulé. Le fondateur dispose d’une crédibilité technologique et financière rare dans l’univers de la beauté. Le tour de table institutionnel est solide. Le marché sous-jacent est en forte croissance.
Mais financièrement, nous sommes face à une entreprise encore déficitaire, construite par acquisitions, valorisée à près de 3 fois son chiffre d’affaires alors qu’elle n’a jamais démontré sa capacité à dégager un profit. Le passage à la rentabilité est promis, pas prouvé. La valorisation de 127 millions d’euros post-money intègre déjà largement le scénario optimiste.
Ce n’est pas un placement « bon père de famille ». C’est un dossier de croissance, avec un potentiel réel dans un marché porteur, mais assorti d’un risque élevé.
Pour quel type d’investisseur ?
Cette introduction peut avoir du sens pour des investisseurs dynamiques disposant d’un horizon long terme, des profils patrimoniaux déjà bien diversifiés et attirés par les small caps de croissance, ou encore des amateurs de PEA-PME cherchant une exposition au secteur de la beauty tech.
Elle est en revanche déconseillée pour les profils prudents, les épargnants recherchant des revenus réguliers ou de la visibilité, et pour tout investisseur ayant besoin de mobiliser son capital à court ou moyen terme.
Conclusion : une belle promesse, mais pas un pilier de portefeuille
Ieva Group incarne une vision audacieuse de la beauté de demain, portée par un entrepreneur au parcours remarquable et soutenue par des investisseurs institutionnels de premier plan. L’IPO est structurée avec soin, le discours est maîtrisé, la trajectoire de croissance est crédible.
Mais derrière la promesse du « Netflix de la beauté » se cache un modèle encore fragile, qui n’a pas démontré sa rentabilité et qui dépend fortement de la capacité du groupe à intégrer ses acquisitions, fidéliser ses abonnés et exécuter sans faux pas.
C’est une valeur d’appoint, éventuellement, dans une logique opportuniste et de conviction. Pas un cœur de portefeuille.
Si vous l’intégrez, faites-le avec une pondération limitée, une vision long terme, et une claire conscience du risque. Sinon, mieux vaut rester spectateur… et simplement continuer à recevoir sa My Little Box chaque mois.
Fiche technique de l’IPO
- Société : Ieva Group
- Marché : Euronext Growth Paris
- Ticker : ALIEV
- ISIN : FR0014015ND9
- Prix de l’offre : 12,79 €
- Nombre d’actions nouvelles : 625 488
- Montant brut visé : ~8 M€
- Valorisation pré-money : 118,6 M€
- Valorisation post-money : ~127 M€
- Période de souscription : 11 au 25 mars 2026
- Début de cotation : 31 mars 2026
- Éligibilité : PEA, PEA-PME, 150-0 B ter
- Engagement Bpifrance : 3 M€ (+ option 3 M€)
- Lock-up actionnaires historiques : 180 jours
Les informations présentées dans cet article sont fournies à titre informatif et ne constituent en aucun cas un conseil en investissement. Tout investissement en actions comporte un risque de perte en capital, particulièrement sur les marchés de petites capitalisations comme Euronext Growth.

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