« Taxer les riches, c’est un one shot. »
Invité de BFM Business le 17 septembre 2026, Michel-Édouard Leclerc a relancé le débat sur la fiscalité des grandes fortunes en prenant notamment l’exemple de Bernard Arnault et François-Henri Pinault.
Le président du comité stratégique des centres E.Leclerc a reconnu l’existence d’inégalités de revenus en France, mais s’est montré sceptique sur la capacité d’une taxation ponctuelle des plus riches à résoudre durablement les problèmes budgétaires du pays.
Derrière cette déclaration se cachent en réalité deux questions différentes :
les contribuables les plus aisés contribuent-ils déjà fortement aux recettes fiscales ?
Et leur niveau global d’imposition pourrait-il néanmoins être augmenté ?
Les statistiques permettent d’apporter une réponse beaucoup plus nuancée que les slogans politiques.
Les plus hauts revenus paient une très grande partie de l’impôt sur le revenu
Sur ce premier point, Michel-Édouard Leclerc s’appuie sur une réalité mesurable.
Selon les dernières données détaillées de la Direction générale des Finances publiques, l’impôt sur les revenus de 2024 a représenté environ 92 milliards d’euros.
Sur 41,5 millions de foyers fiscaux, seulement 19,6 millions, soit 47 %, ont finalement acquitté un impôt sur le revenu net.
Et la contribution est extrêmement concentrée.
La DGFiP indique que le dernier décile de revenu, soit les 10 % de foyers fiscaux aux revenus les plus élevés, acquitte environ 92 % du montant total de l’impôt sur le revenu.
Il est donc exact de dire que les ménages aux revenus élevés fournissent une part très importante des recettes de cet impôt.
Mais cela ne signifie pas qu’ils financent à eux seuls l’État français.
L’impôt sur le revenu n’est qu’une partie des prélèvements
C’est une distinction essentielle.
L’État et les administrations publiques sont également financés par la TVA, les cotisations et contributions sociales, l’impôt sur les sociétés, les taxes sur l’énergie, les impôts locaux et de nombreux autres prélèvements.
La TVA, par exemple, est payée par quasiment tous les consommateurs indépendamment de leur niveau de revenu.
Dire que les contribuables les plus riches versent la majorité de l’impôt sur le revenu est donc exact.
En déduire qu’ils paient la majorité de tous les prélèvements français serait beaucoup plus difficile à démontrer.
Qui sont réellement les « riches » ?
L’ancien article donnait des chiffres erronés sur les déciles de revenus.
Les statistiques de l’Insee permettent de mieux mesurer le haut de la distribution.
En 2021, faire partie des 1 % de personnes aux revenus les plus élevés correspondait à un revenu avant redistribution supérieur à environ 121 370 € par an et par unité de consommation, soit environ 10 110 € mensuels pour une personne seule.
Pour un couple avec un enfant de moins de 14 ans, le seuil correspondant était d’environ 18 210 € par mois.
Mais les « hauts revenus » et les « grandes fortunes » ne sont pas la même chose.
Un dirigeant gagnant 300 000 € par an mais disposant d’un patrimoine limité peut payer beaucoup d’impôt sur le revenu.
À l’inverse, une personne possédant plusieurs centaines de millions d’euros d’actions peut déclarer relativement peu de revenu certaines années si elle ne vend pas ses titres et perçoit peu de revenus imposables.
C’est précisément cette différence entre revenu et patrimoine qui alimente une grande partie du débat actuel.
Les 0,1 % les plus aisés disposent de revenus très particuliers
La DGFiP a également étudié les ménages situés tout en haut de la distribution.
En 2022, les foyers appartenant aux 0,1 % disposant des revenus les plus élevés déclaraient en moyenne environ 1,03 million d’euros de revenus annuels, contre environ 32 000 € pour les autres foyers.
Leurs revenus proviennent beaucoup plus fréquemment des capitaux mobiliers, dividendes et participations financières.
Cette structure explique en partie pourquoi le débat sur la taxation des très riches ne peut pas être résumé au seul barème de l’impôt sur le revenu.
La France taxe déjà spécifiquement les hauts revenus
Depuis plusieurs années, le barème ordinaire de l’impôt sur le revenu atteint un taux marginal de 45 % au-delà de 181 917 € de revenu imposable par part pour les revenus 2025 déclarés en 2026.
À cela peut s’ajouter la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus, dont le taux atteint 3 % ou 4 % selon le revenu et la situation familiale.
Et depuis 2025 existe également une contribution différentielle sur les hauts revenus, reconduite en 2026.
Elle vise à garantir, selon ses modalités de calcul, une imposition minimale de 20 % pour certains foyers dont le revenu fiscal de référence dépasse 250 000 € pour une personne seule ou 500 000 € pour un couple.
La fiscalité des hauts revenus a donc déjà été renforcée récemment.
Et la fortune ?
C’est ici que le débat devient différent.
Depuis 2018, l’ancien ISF a été remplacé par l’Impôt sur la fortune immobilière, qui taxe principalement le patrimoine immobilier net taxable dépassant 1,3 million d’euros.
Contrairement à ce qu’indiquait l’ancien article, l’objectif de cette réforme n’était pas de favoriser l’investissement immobilier.
C’était plutôt l’inverse : en sortant notamment les actifs financiers du champ de l’ISF, le gouvernement voulait favoriser l’investissement dans les entreprises et les actifs productifs.
En 2025, environ 193 600 foyers ont payé l’IFI.
Le produit total de cet impôt a atteint 2,3 milliards d’euros, en hausse de 8 % sur un an, pour 493 milliards d’euros de patrimoine immobilier net déclaré.
Les foyers concernés percevaient en moyenne 322 100 € par an et acquittaient également environ 60 200 € d’impôts sur leurs revenus de 2024.
Pourquoi le débat continue-t-il malgré cette fiscalité ?
Parce que les deux camps ne parlent pas exactement du même indicateur.
Les opposants à une taxation supplémentaire soulignent notamment que les contribuables à hauts revenus assurent déjà une part considérable des recettes de l’impôt sur le revenu et qu’une hausse trop importante pourrait modifier les comportements d’investissement, les implantations fiscales ou les stratégies de transmission.
Les partisans d’une taxation accrue des grandes fortunes mettent davantage l’accent sur le patrimoine et sur le fait que la détention d’actifs peut progresser fortement sans générer immédiatement un revenu imposable équivalent.
Une étude reprise par la DGFiP rappelle par exemple des travaux de l’Institut des politiques publiques selon lesquels le taux global d’imposition pouvait devenir moins élevé, relativement aux revenus économiques, tout en haut de la distribution lorsque l’on intègre certaines formes de revenus détenues via des sociétés.
Ces deux constats ne sont donc pas nécessairement contradictoires :
les hauts revenus peuvent payer énormément d’impôt en euros, tout en laissant ouverte la question du taux effectif appliqué à certaines très grandes fortunes.
La « taxe Zucman » revient dans le débat pour 2027
Cette distinction explique également le débat actuel autour de la proposition dite de taxe Zucman.
Le dispositif défendu par ses promoteurs consisterait à instaurer un impôt minimal équivalent à 2 % du patrimoine pour les fortunes dépassant 100 millions d’euros.
La proposition n’a pas été retenue lors des débats budgétaires pour 2026, mais elle devrait de nouveau faire partie des discussions politiques autour du budget 2027.
Ses partisans y voient un moyen de limiter les situations dans lesquelles les très grandes fortunes acquittent proportionnellement peu d’impôt au regard de leur patrimoine économique.
Ses opposants évoquent notamment les questions de valorisation des entreprises non cotées, de liquidité, de constitutionnalité, d’exil fiscal et de financement des sociétés détenues par leurs fondateurs.
Il s’agit donc d’un débat distinct du simple barème de l’impôt sur le revenu.
Taxer les riches peut-il résoudre le déficit français ?
C’est probablement le cœur de la remarque de Michel-Édouard Leclerc.
Une nouvelle taxe peut évidemment générer des recettes supplémentaires.
Mais son rendement doit être comparé à la taille des finances publiques françaises.
Même quelques milliards d’euros supplémentaires ne suffisent pas, à eux seuls, à résoudre un déficit public structurel représentant plusieurs dizaines de milliards d’euros chaque année.
À l’inverse, cela ne signifie pas qu’une recette de quelques milliards serait économiquement négligeable.
Le débat doit donc porter sur son rendement réel, ses effets économiques et sa pérennité plutôt que sur l’idée qu’une seule mesure pourrait résoudre l’ensemble du problème budgétaire.
Ce qu’il faut retenir
La déclaration de Michel-Édouard Leclerc repose sur une réalité : l’impôt sur le revenu français est extrêmement concentré sur les ménages les plus aisés.
Les 10 % de foyers fiscaux aux revenus les plus élevés acquittent environ 92 % de son montant total, qui a atteint environ 92 milliards d’euros sur les revenus 2024.
Mais cela ne clôt pas le débat sur la fiscalité des grandes fortunes.
L’impôt sur le revenu ne représente qu’une partie des prélèvements et la question de la taxation du patrimoine est différente de celle des revenus.
La France dispose déjà de l’IFI, de la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus et, depuis 2025, d’un mécanisme visant à assurer un minimum d’imposition de certains très hauts revenus.
La véritable question n’est donc pas simplement :
« Les riches paient-ils des impôts ? »
Les chiffres montrent clairement que oui, et beaucoup en valeur absolue.
Le débat porte plutôt sur trois questions beaucoup plus difficiles :
combien doivent-ils contribuer, sur quelle assiette — revenus ou patrimoine — et jusqu’à quel niveau une taxation supplémentaire procure-t-elle davantage de recettes sans produire des effets économiques indésirables ?
C’est sur ces arbitrages que devrait se concentrer le débat fiscal à l’approche du budget 2027.
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